Philippe B et Isabelle Boulay : Tenter sa chance
Musique

Philippe B et Isabelle Boulay : Tenter sa chance

Quelques semaines après la parution d’Ornithologie la nuitVoir s’est entrenu — à nouveau — avec Philippe B. Cette fois-ci, l’auteur-compositeur-interprète aborde son travail en réalisation sur Il suffirait de presque rien, le plus récent album d’Isabelle Boulay qui rend hommage à l’illustre Serge Reggiani.

Première question pour briser la glace : ta réaction face à l’accueil d’Ornithologie la nuit

C’est très bien. Ce que je reçois c’est que… les gens entendent la bonne affaire, dans leur façon qu’ils le décrivent et qu’ils en parlent. C’est très positif. J’ai des critiques aussi positives que Variations fantômes et je craignais justement qu’on le compare au précédent qui a peut-être été bien perçu [à l’époque] parce que c’était plus «nouveau», parce que c’était plus une «surprise».

[D’habitude], quand un album est plus attendu, on est plus critique, on s’attend à mieux et je me retrouve avec une appréciation similaire. C’est pas mal, t’sais! 

Comment t’es-tu retrouvé impliqué dans ce nouveau projet?

C’est une initiative d’Isabelle qui est tout à son honneur de prendre une chance. Ce n’est pas qu’une chance artistique de prendre quelqu’un d’un peu fucké, mais changer de partenaire de travail, c’est toujours un guess [NDLR : Les plus récents albums d’Isabelle Boulay était signés Benjamin Biolay, qui intervient ici à titre de coréalisateur]. À titre d’interprète, elle est un peu obligée de déléguer et elle a travaillé souvent avec les mêmes gens. Elle a donc pris une chance. 

Elle a beaucoup aimé le disque des Soeurs Boulay [que j’ai réalisé] et elle, de son côté, avait également envie de faire quelque chose de plus acoustique, de plus dépouillé que les versions originales de Reggiani qui sont plus dans la tradition de la chanson française, plus orchestrale. 

À titre de réalisateur, on te connaît surtout pour avoir contribué à des albums d’artistes dits «indie». Est-ce qu’on approche Isabelle Boulay comme on approche les Soeurs Boulay, par exemple?

Jusqu’à un certain point, oui. Après tout, elle aime bien le disque des filles! Je pouvais donc me permettre de me rapprocher de ça, car c’est ce qu’elle avait apprécié. Ensuite, il faut être flexible. Il faut toujours l’être en réalisation. 

Nous sommes toujours au service de l’artiste, à lui faire un vêtement qui lui va bien et c’est souvent la personne qui va «porter» la chanson qui va savoir si elle lui va bien ou non. 

On essaie donc des affaires, je propose des choses — des arrangements, etc. — que j’aime, que je suis capable d’endosser, que je ne trouve pas de mauvais goût ou kétaine. C’est clair qu’elle n’aime pas tout alors je recommence jusqu’au moment où on en arrive avec quelque chose qui marche pour elle et que je ferais également si c’était pour moi. 

Tu as également collaboré avec Benjamin Biolay à la réalisation. Comment avez-vous procédé? C’était une réalisation à deux? Chacun avait ses responsabilités et ses chansons? Un peu des deux?

Un peu des deux. C’était un peu mélangé parce que, d’un côté, Isabelle a pris une chance avec moi — de créer une nouvelle chimie de travail —, mais elle avait également envie de travailler avec Benjamin, car c’est une belle relation de confiance. Il a fait les trois albums précédents, etc. Je crois qu’elle avait envie de quelque chose de nouveau, de prendre un risque, tout en allant aussi avec ce qu’elle connaissait, avec quelqu’un avec qui elle communique bien et qui a aussi beaucoup de talent et de jugement.

On a eu chacun nos chansons à travailler. Il est aussi intervenu sur les miennes. On a fait quelques jours de studio ensemble à Montréal. On a travaillé sur cette recette où j’arrivais avec des idées, d’autres visions pour ces chansons-là, que je trouve intéressantes, avec des arrangements avec lesquels je suis confortable, puis trouver un équilibre là-dedans, une certaine efficacité aussi, une certaine familiarité aussi, pour que ça demeure dans l’univers d’Isabelle Boulay. 

On retrouve plusieurs musiciens sur ce disque — Guido Del Fabbro, Joëlle Saint-Pierre, Joseph Marchand, Renaud Gratton, les Mommies on the run, etc. — qu’on pourrait croire plus près de ton «univers» que de celui d’Isabelle Boulay. As-tu également recommandé des musiciens pour l’enregistrement de l’album?

Sur un album d’interprète, ça fait pas mal partie des tâches. 

Un réalisateur va faire davantage de choses sur un album d’interprète alors que sur un album de band — où le groupe a déjà tous ses membres, toutes ses tounes et tous ses arrangements — t’en as moins.

Ici, je choisissais les chansons avec Isabelle, je travaillais les arrangements, je recrutais les musiciens, je me chargeais du studio, du technicien, etc. Mais bon, je suis allé dans un studio qu’Isabelle connaissait déjà, j’ai pris un technicien avec qui elle a déjà travaillé, j’ai pris des musiciens — comme le batteur, par exemple — qu’elle connaissait. Ce n’est pas toujours le cas, mais ici c’était un peu «give and take».

Moi, je voulais avoir mon guitariste et tel bassiste alors qu’elle voulait tel batteur qui était dans mes choix de toute façon, même chose avec Guido, etc. Elle connait tous ces musiciens. Elle est très au fait de ce qui se fait en musique ici. 

C’est aussi un album hommage è Serge Reggiani qui, par la bande, reprend aussi des mots et musiques de monstres de la chanson française comme Moustaki, Marnay, etc. Comment aborde-t-on et réarrange-t-on un tel répertoire? On procède à tatillon? On se lâche lousse?

Il fallait volontairement s’éloigner des versions originales. 

Pas qu’elles ne sont pas réussies, mais si on ne s’en éloigne pas, à quoi bon les reprendre? On ne peut pas refaire la même affaire en mieux! Tout était déjà parfait. 

D’où l’idée de les revisiter, de proposer de nouvelles versions quand même différentes. De toute façon, la qualité intrinsèque des chansons facilite la tâche de les habiller de façon différente. Quand la chanson est, à la base, bien écrite, on peut la faire plus vite comme on peut la jouer plus lentement ou avec d’autres instruments et ça va marcher quand même parce que la toune est bonne!

Ce qui est dur, c’est de trouver le bon niveau, car on voulait faire un album qui demeure très respectueux de l’esprit de Reggiani et du sens de ses chansons et de tout ce patrimoine-là sans être castré par le fait qu’«Oh mon Dieu! C’est un classique! Je ne peux rien changer!»

On ne voulait vraiment pas faire des «versions jokes» ou faire des «versions fuckées». On voulait faire quelque chose de très respectueux, que les artistes derrière pourraient aimer, même.

Il suffirait de presque rien arrive en magasin le 19 mai sur étiquette Audiogram. En concert le 21 juin au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts dans le cadre des Francofolies. En plus de collaborer au spectacle d’Isabelle Boulay, Philippe B sera en concert le 19 mai au Gesù, toujours dans le cadre des Francofolies.