Thomas Hellman: l'Amérique, si c'est un rêve, je le saurai
Festival international de la littérature 2015

Thomas Hellman: l’Amérique, si c’est un rêve, je le saurai

Dans Rêves d’Amérique, spectacle présenté au Festival international de littérature doublé d’un album du même nom, Thomas Hellman exhume de vieilles chansons folk du 19e et du début du 20e siècle lui permettant de raconter un continent de démesure, peuplé de truculents personnages. L’Amérique, c’est un rêve, et il le sait.   

S’il faut se fier à ce que raconte son chanteur de petit-fils, la grand-mère américaine de Thomas Hellman aurait été dans les années 1930 lourdement courtisée par un certain Joe McCarthy. Oui, oui, celui-là même qui, quelques années plus tard, répandra la paranoïa à l’échelle du pays en plaçant au banc des accusés tout ce qui osait porter à gauche, au cours d’une vaste chasse aux sorcières que l’on appela le maccarthysme.

La grand-mère de Thomas Hellman avait, heureusement, fort meilleur goût et refusera de céder aux avances de ce triste sire. «Mon grand-père avait une entreprise de calfeutrage avec McCarthy. Ma grand-mère a donc préféré à cet être abject un grand Texan timide et doux, qui ne rêvait que de construire une petite maison au bord d’un lac», explique-t-il au bout du fil en évoquant Une maison au bord du lac, sorte de petit conte musical précédant sur Rêves américains, tome 1, une tendre interprétation de Let the Rest of the World Go By, la chanson au son de laquelle aimaient doucement danser ses grands-parents.

Que vient faire une anecdote aussi personnelle au cœur d’un album à caractère historique, tissé de vieilles chansons folks du 19e et du début du 20e siècle, parfois traduites, parfois adaptées, racontant la conquête de l’Ouest et la ruée vers l’or? «Il y autant d’histoire américaine qu’il y a d’Américains», plaide Hellman, en prenant bien soin de préciser qu’il envisage le terme «américain» dans son acception continentale. On aura compris que l’auteur-compositeur ambitionnait moins de donner une leçon d’Histoire que d’en raconter des bonnes. Truculents personnages de frontiersmen, de chercheurs d’or, de tueurs de bisons et de cultivateurs de palourdes tressent le patchwork américain façon Hellman – son Amérique à lui! – mélange de goût pour la démesure et de sens de la contemplation. Sa perspective est aussi macro que micro, aussi sociale qu’intime.

Entre Frank H. Mayer, qui tuera des centaines de bisons (Frank H. Mayer, tueur de bison), et la figure du philosophe Henry David Thoreau, que convoque Thomas dans L’œil de la terre, (extrait de Walden ou la vie dans les bois, récit de sa réclusion dans une cabane pendant deux ans, deux mois et deux jours) se dessine une Amérique des extrêmes, où la nature devient tour à tour instrument d’oppression et passeport à la transcendance.

«Le massacre des bisons a servi à prendre le contrôle de l’Indien des Plaines. On lui enlevait sa nourriture, ses vêtements, sa religion. Le frontiersman, c’est quelqu’un qui franchit une frontière, qui s’empare de quelque chose, mais il y a un autre aspect du mythe américain qui est très importante et qui promettait, comme Thoreau, de trouver du sens dans un rapport plus harmonieux à la nature. Le grande force de Thoreau, ce n’est pas de courir après les choses, mais plutôt de laisser les choses venir, en regardant le lac.»

Aller puiser du sens dans la noirceur

Il y a à la fois l’attitude conquérante du frontiersman et la patience tranquille de Thoreau dans cet album qui se défriche un nouveau territoire quelque part entre conte, chanson et histoire, tout en exigeant de son auditeur un sens du recueillement ne tolérant pas d’écoute distraite.

«On dit que les périodes de crise, comme celle que j’évoque sur l’album, invitent à être créatif, souligne Hellman, et dans le milieu de la musique, on est précisément en période de crise. Il y a quelque chose dans l‘ancien modèle que je trouve dépassé. Faire une série de chansons de trois minutes et les mettre sur un album, what for? La musique, c’est plus que ça pour moi. Ce qui m’intéresse, c’est d’amener la musique dans la littérature et d’amener la littérature dans la musique, qu’il y ait un groove oui, mais qu’il y ait un sens plus profond à tout ça.»

C’est à l’occasion d’une série de chroniques à la défunte émission La tête ailleurs de la radio de Radio-Canada que Thomas Hellman amorçait les recherches aboutissant aujourd’hui avec le premier tome de Rêves américains (sous-titré La ruée vers l’or) ainsi qu’avec le spectacle Rêves américains: De la ruée vers l’or à la Grande Crise, présentée pendant le FIL. Autrement dit: sans un lieu valorisant ce genre de folles idées comme Radio-Canada, nous n’en serions sans doute pas ici aujourd’hui, à fredonner ces nécessaires chansons de rédemption et d’errance, depuis trop longtemps oubliées.

«Le public doit garder ça en tête lors des prochains élections. Le spectacle parle aussi de la liberté des arts. Toutes les instituions qui permettent la liberté artistique sont importantes. Elles permettent à l’art d’aller puiser du sens dans la noirceur.»

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Thomas Hellman – Rêves américains, tome 1: La ruée vers l’or (Productions Onimus), album disponible maintenant

Rêves américains: de la ruée vers l’or à la Grande Crise: Les 23, 25, 26, 29, 30 septembre et les 1er, 2, 3 octobre au Théâtre Outremont dans le cadre du FIL – fil2015.festival-fil.qc.ca

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