Musiciens en exil: Le son syrien de Beyrouth
Musique

Musiciens en exil: Le son syrien de Beyrouth

La guerre civile et la crise migratoire syrienne secouent le monde entier et provoquent de profonds questionnements politiques et humanitaires. Parmi ceux qui ont quitté leur pays, on retrouve des musiciens qui se sont installés à Beyrouth, capitale du Liban, terre d’accueil voisine. Au mois d’août dernier, notre collaborateur Jean-Baptiste Hervé s’est rendu sur place pour s’intéresser à leur travail en exil. Avec leurs voix et leurs musiques, ils donnent un son qui permet de saisir la réalité syrienne, par-delà les images-chocs et les clichés médiatiques. Rencontre avec le son syrien de Beyrouth. 

Carrefour culturel et centre financier occupant une position géographique unique entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique, Beyrouth est une ville fondamentalement plurielle et extrêmement complexe.

Avec le récent exode de millions de Syriens, le Liban et la Jordanie accueillent plus de deux millions de réfugiés. Le visage de Beyrouth s’en trouve considérablement modifié.

De passage dans cette capitale le mois dernier, j’ai voulu y rencontrer des musiciens syriens qui y habitent afin de raconter d’une autre façon le plus important flux migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale.

À travers les témoignages de ces trois groupes, se retrouvent essaimées les âpretés du régime de Bachar al-Assad et les difficultés quotidiennes des Syriens en exil. Mais c’est surtout la diversité de la culture musicale de ces artistes venus d’un pays qui n’a pas toujours été en guerre civile qui est mise en relief.

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Nasser Chorbaji aka Chyno

Making Music to Feel at Home

chyno

Il est probablement celui qui a le profil le plus mondialisé des trois groupes syriens que j’ai rencontrés. C’est dans son quartier de Gemmayzé, chez lui, que Chyno (de son véritable nom Nasser Chorbaji) nous accueille pour une entrevue. Il est né d’un père syrien et d’une mère philippine. Il a vécu en Espagne, aux Philippines, en Syrie et en Arabie saoudite, pour finalement poser sa besace à Beyrouth. Une ville qu’il connaît bien pour y avoir étudié la finance et ensuite embrassé une carrière de banquier à Damas, en Syrie.

Après quelques années à travailler dans le monde de la finance, Nasser plaque tout et se réfugie chez un ami rappeur à Beyrouth. C’est ainsi que naît le groupe FareeQ el Atrash, une première incursion pour Chyno dans le monde du rap.

Mais l’envie du voyage triomphe encore. Il quitte Beyrouth pour partir vivre à Barcelone où il poursuit son aventure hip-hop, cette fois-ci en solo et sous le nom de Chyno. C’est principalement en Espagne qu’il travaillera sur son premier album, intitulé Making Music to Feel at Home.

«Une chanson qui exprime très bien mon lien avec la Syrie est Fight or Flight, que j’ai écrite à Barcelone, et qui traite du statut des réfugiés à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie. J’ai voulu revenir à Beyrouth, car je me sentais hypocrite lorsque je traitais de la question syrienne en Europe. En revenant plus près de Damas, j’avais l’impression que je pourrais être plus impliqué, mais j’ai réalisé finalement que je ne pouvais pas y faire grand-chose de plus en étant plus proche. Alors, je rappe et je produis des choses que je trouve belles et nécessaires.»

Site web: http://chynovation.com/
Soundcloud: https://soundcloud.com/chynovation
Facebook: https://www.facebook.com/chynovation

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Tanjaret Daghet

tanjaret-daghet

De l’autre côté de la ville, dans le quartier de Hamra, je retrouve le trio rock Tanjaret Daghet (littéralement cocotte-minute). En dessous d’un café bien connu des expatriés et des musiciens de la ville, le Mezyan, je m’en vais à la rencontre du trio de rock lourd formé de Tarek Ziad Khuluki (voix et guitare), Khaled Omran (basse et voix) et Dani Shukri (batterie).

Je me sens tout de suite à l’aise dans leur local de répétition, et dès mon arrivée, ils me proposent une Almaza, cette bière qui me rafraîchira tout au long de ce chaud séjour beyrouthin. J’entame la discussion avec Tarek, qui s’avère être le plus bavard des trois musiciens :

«Nous ne voulons pas faire une entrevue sur la condition déplorable des Syriens de Beyrouth ou sur la tristesse que nous ressentons à l’idée de notre pays. Trop de journalistes viennent chercher ici une histoire et trop souvent nous avons été mal cités.»

Le trio a quitté la Syrie pour Beyrouth pour éviter le service militaire et se donner une réelle occasion de jouer et de faire rayonner son talent. En Syrie, ils ne voyaient pas vraiment de possibilités, car les demandes de permission pour jouer étaient trop nombreuses et la surveillance du régime, omniprésente. Et Tarek poursuit leur histoire :

«Ici, à Beyrouth, je ne perds plus mon temps à chercher ce que j’aime. Nous avons la chance de rencontrer des gens de partout dans le monde et d’échanger des albums, des idées, de la culture. Chez moi, en Syrie, on écoute encore ce putain d’Hotel California et c’est ce qui est vu comme une musique d’actualité pour représenter l’Occident. Quand va-t-on se débarrasser de toutes ces conneries?»

Aujourd’hui, en plus de leurs productions, les trois compères accompagnent le producteur et chanteur Zeid Hamdan au sein de son groupe Zeid and the Wings.

Ils jouent partout au Liban et travaillent en tant que musiciens dans ce petit pays. Dani Shukri poursuit la discussion :

«Je pense que ce qui nous a poussés à poursuivre l’aventure Tanjaret Daghet plus loin est notre voyage à Paris pour le festival Rock en Seine. Je me souviens d’un concert de Blonde Redhead, groupe qui nous était alors complètement inconnu. Ce festival nous a fait prendre conscience que faire de la musique rock pouvait être un métier et qu’il existait une scène et une structure soutenant la culture, ce qui n’existait pas du tout en Syrie.»

Soundcloudhttps://soundcloud.com/tanjaretdaghet
Facebookhttps://www.facebook.com/TnjrhDghtTanjaretDaghet

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Anas Maghrebi et Khebez Dawle

khebez-Dawle

Toujours dans le quartier de Hamra, et à quelques mètres du local de répétition du trio syrien, je me déplace chez le chanteur et leader du groupe de post-rock Khebez Dawle, Anas Maghrebi. Il est grand, élancé et a un regard franc et un corps nerveux. Il semble vivre dans l’urgence. Il faut dire que, lors de notre rencontre, il était à la veille du lancement du premier album de Khebez Dawle (qui signifie littéralement «pain de l’État», en référence aux boulangeries de l’État qui gardent un prix très bas pour le pain afin que toutes les strates de la société en profitent).

Anas est né dans la ville d’al-Nabk le 31 décembre de l’an 1989.

«J’ai commencé la musique en interprétant des chants soufis. Plus tard, en déménageant à Damas pour l’université, j’ai découvert le rock. Je me suis ainsi mis à écouter Soundgarden, Nirvana, Pearl Jam et, plus tard, je suis devenu un fou de Pink Floyd. Mon univers musical venait de se transformer à jamais.»

À Damas où il étudie, il rencontre tous les musiciens qui deviendront Khebez Dawle : Muhammad Bazz (basse), Bachar Darwish (guitare), Hikmat Qassar (guitare, claviers) et Rabia al-Ghazzi (batterie).  Le premier groupe du quintette est nommé Ana et compose plusieurs chansons alors qu’une vague de protestations éclate à Damas en 2011, dans la foulée du printemps arabe. Le batteur Rabia al-Ghazzi est très militant et prend part à de nombreux rassemblements.

«Il était un activiste pacifique depuis les débuts du soulèvement populaire. Rabia était quelqu’un de très généreux, qui donnait beaucoup de son temps pour cette cause. Le 25 mai 2012, il a été suivi par des milices prorégime et assassiné froidement d’une balle dans la nuque. On a retrouvé son corps le lendemain dans la voiture de sa sœur. C’était la fin de l’aventure musicale d’Ana.»

Avec cette révolution qui se transforme progressivement en guerre civile et l’impossibilité pour Anas de continuer à produire de la musique, il se devait de créer quelque chose :

«Vous savez, en ce moment, la chose la plus facile à faire en Syrie est de mourir. En 2012, je ne voyais plus aucune option pour moi, je n’avais plus de boulot, plus de groupe, plus d’espoir. Alors, je me suis dit que si j’allais mourir, je voulais mourir avec un sourire sur le visage. J’ai donc créé une page sur laquelle j’ai téléchargé les pièces que j’avais et je l’ai nommée Khebez Dawle pour ne pas me faire retracer par les agents du gouvernement.»

En moins de deux semaines, la musique du groupe rejoignait plus de 5000 personnes à travers la Syrie.

La suite de l’histoire se déroule à Beyrouth, où ils ont sorti leur premier album, après avoir chacun à leur manière fui leur pays. Mais après cette sortie d’album, à l’heure où j’écris ces lignes, Anas est reparti sur les routes de l’exode.

Site web: http://www.khebezdawle.com/
Facebook: https://www.facebook.com/Khebez.Dawle
Soundcloud: https://soundcloud.com/khebezdawle

 

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