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Plume Latraverse : La constance du chaloupier
Musique

Plume Latraverse : La constance du chaloupier

Il est de retour sans jamais nous avoir vraiment quittés. À 70 ans, 45 ans après son premier opus où s’incarnait la Sainte-Trinité, Plume Latraverse lançait il y a quelques semaines Rechut! (Odes de ma tanière), un recueil de 14 nouveaux titres qu’il distillait lentement depuis le début de la tournée Récidives entreprise l’an dernier et qui se poursuit jusqu’en décembre.

Cette série de spectacles, c’est en quelque sorte un bilan, celui des chansons à texte longtemps dissimulées derrière l’image du personnage vociférateur qui, encore aujourd’hui, lui colle à la peau. «Quand j’ai commencé ça, raconte-t-il, j’avais une festivalite aiguë. Je trouve que la culture des festivals, en tout cas en ce qui me concerne, ça ne me fait pas avancer d’un pouce dans ma tête. C’est juste du divertissement pour toute la famille. Je voulais sortir de ça et revenir à mes sources qui sont les boîtes à chansons, une époque où la parole avait une certaine importance.»

Coquin de sort, c’est en voulant soigner cette indigestion du gros party familial et estival que la chanson, cette maladie incurable qu’il porte en lui, a refait surface.

Rechut!, c’est un jeu de mots à double sens qui dit tout. Car oui, ce nouvel album – le 24e de sa carrière si on ne compte pas les compilations –, c’est bien une rechute au sens médical du terme. Au fil des spectacles, les symptômes de l’inspiration sont réapparus dans son esprit, assez pour en sortir 14 titres. Mais il s’agit aussi d’un désir de dévoiler, encore une fois, un secret qu’il garde en nous racontant ce qui se trame dans sa tanière où il passe de plus en plus de temps.

Quand ça arrive, tu as l’impression d’accoucher d’une locomotive. Quand ça sort, tu as 13 ou 14 wagons d’accrochés après.

«C’est certain que quand tu fais des spectacles, ce métier-là, il faut que tu acceptes que ce soit des vagues. Tu as un moment d’inspiration qui vient beaucoup de l’incertitude, parce que la création, elle part du creux de la vague. Là, tu essayes de t’en sortir, tu inventes des trucs, tu te sers de ton ironie, tu te sers de tes griffes pour grimper la pente, et là tu te retrouves en haut. Mais tu sais que rendu en haut, tu vas inévitablement redescendre. C’est toujours comme ça. J’ai des périodes, des fois de longues sabbatiques que j’ai pu prendre… J’en ai déjà pris une de sept ans. Ça ne peut pas être toujours une course constante. Dans ces périodes, pour la chanson, alors que je pense que je n’en ferai plus jamais – malgré que dans le fond de ma tête, je sais que je vais en refaire –, je fais une première pièce. Quand ça arrive, tu as l’impression d’accoucher d’une locomotive. Quand ça sort, tu as 13 ou 14 wagons d’accrochés après.»

Mon premier disque, je me suis fait fourrer comme tout le monde. On te faisait signer un contrat et on ne te payait jamais.

C’est ainsi que, de vague en vague, le grand escogriffe s’est taillé une œuvre sur mesure, singulière et monumentale, en ramant contre vents et marées avec son petit équipage. À la barre, son vieil ami Luc Phaneuf, décédé en 2015, fut le premier à comprendre que pour naviguer longtemps, Plume devait demeurer indépendant et faire fi des règles du show-business. Il n’a rien oublié de ses premières expériences sur son radeau encerclé de requins. «Mon premier disque, se souvient-il, je me suis fait fourrer comme tout le monde. On te faisait signer un contrat et on ne te payait jamais.» Une expérience qu’il n’a plus jamais voulu répéter. En 1972, Plume devient le premier artiste représenté par le gérant et producteur, qui demeurera un de ses plus fidèles camarades de route jusqu’à sa mort.

«J’ai eu la chance de le croiser, il y a très longtemps. On a développé ensemble un concept de leasing avec les compagnies de disques. C’est ce qui m’a permis de faire tout ce que je voulais, sans que quiconque me dise: “Non, tu ne peux pas faire ça”. J’ai toujours fonctionné à petit budget, c’est ce que j’ai appelé ma chaloupe, ce qui m’a permis de la manœuvrer comme je voulais. J’ai réussi à développer un projet personnel avec Luc et ça m’a permis d’être propriétaire de mes bandes, d’enregistrer n’importe où, dans des maisons privées, de miser sur l’imagination.»

Cette indépendance dans la création, à petit budget, entre amis et mauvais compagnons, c’est sans doute la marque de commerce de ce dessinateur de chansons qui n’a besoin que de quelques outils dans son atelier et qui peut même voyager léger, avec un simple calepin et un crayon pour gagner sa vie. Dans son œuvre, comme il aime le rappeler souvent, on trouve tantôt des caricatures, tantôt des croquis rapides au fusain, parfois des aquarelles aux couleurs diffuses et souvent des toiles à l’huile avec plusieurs épaisseurs travaillées sur plusieurs mois. Cette technique de travail est par ailleurs corollaire d’un «poilu caractère» d’ours mal léché peu enclin à jouer le jeu de la popularité. Est-ce une réputation surfaite qui lui colle à la peau ou un trait du personnage qu’il a créé pour porter son œuvre? Il le concède: «Mais oui, j’ai un poilu caractère jusqu’à un certain point, mais on a tous un poilu caractère, on erre tous dans la bête quelque part. C’est le côté héréditaire de l’homme, sa descendance avec la bête.»

Photo : Jocelyn Michel / Consulat
Photo : Jocelyn Michel / Consulat

Mon côté farouche, il est important. Il me sauve. Des fois, j’en mets trop, mais il garde ma chaloupe dans une bonne trajectoire. Avec cette vieille chaloupe, j’en ai croisé des paquebots et des transatlantiques qui me faisaient des gros tatas. Où est-ce qu’ils sont aujourd’hui, tout ce monde-là? Je ne le sais pas, mais ma chaloupe est encore là.

«Mon côté farouche, il est important. Il me sauve. Des fois, j’en mets trop, mais il garde ma chaloupe dans une bonne trajectoire. Avec cette vieille chaloupe, j’en ai croisé des paquebots et des transatlantiques qui me faisaient des gros tatas. Où est-ce qu’ils sont aujourd’hui, tout ce monde-là? Je ne le sais pas, mais ma chaloupe est encore là. En quelque part, c’est ça qui est important pour moi, de garder le côté créateur. Dans la construction du show-business, mes chansons ont souvent été tassées, mais il y avait des gens qui avaient des oreilles pour les écouter… Je me suis toujours fié à ça.»

Dans sa chaloupe, donc, Plume a su naviguer jusqu’à aujourd’hui grâce à un cynisme qu’il porte en lui comme une boussole. Il est ainsi devenu une sorte d’anthropologue de la connerie humaine. La croisière de l’imbécillité, il l’a vue passer bien des fois devant lui pour s’en inspirer. «Tu ne peux pas faire autrement, tu pèses sur la boîte à niaiseries, la télévision, et tu le vois ce qui se passe là. Quand j’ai écrit Les pauvres, je ne le savais pas que je faisais une chanson d’une éternelle actualité.» L’histoire qu’il contemple par la fenêtre se répète ainsi inlassablement, lui offrant toujours de nouveaux sujets pour ses esquisses. Ce constat, pessimiste, s’accompagne toutefois d’un message d’espoir: si les humains sont bêtes, existe-t-il un vaccin? L’humanité a-t-elle survécu jusqu’à maintenant grâce à l’humour noir?

«Je pense que tout le monde fonctionne un peu comme ça. L’espèce d’humour, cette faculté que tu as de voir venir la balle, avec un petit sourire, tu défies toujours quelque chose. L’ironie, c’est une façon de fonctionner. Je ne parle pas nécessairement de l’humour que tu développes dans les écoles, mais ça fait partie de la vie, d’un système de défense. C’est comme les pics d’un porc-épic, ça sort spontanément, c’est un spring. Moi, j’ai cultivé mon ironie à force de me frotter sur les coins aigus et obtus de la vie.»

Une carrière, le mot le dit: c’est un trou… Tu creuses, tu creuses, mais quand on te parle du sommet de la carrière, c’est tout ce que tu mets de côté… Ce sont les montagnes de ton Thetford Mines personnel.

Ironique, il l’a été bien souvent envers son propre milieu, n’hésitant pas à passer au crible de sa poésie le petit monde de la famille artistique, les galas et les singeries qu’il faut accepter de faire pour demeurer sous les projecteurs dans le cirque du show-business. C’est qu’au long de toutes ces années, il demeure convaincu d’avoir pratiqué un métier plus que d’avoir mené une carrière, un peu comme le fait un artisan. Une idée qu’il résume avec ironie, encore: «Je me suis toujours considéré comme un cordonnier qui travaille en marge du lobby des running shoes. Le métier, qu’est-ce que tu veux, c’est comme ça. Une carrière, le mot le dit: c’est un trou… Tu creuses, tu creuses, mais quand on te parle du sommet de la carrière, c’est tout ce que tu mets de côté… Ce sont les montagnes de ton Thetford Mines personnel.»

On n’en doute pas, Plume n’a rien perdu de son regard tranchant. S’il paraît plus sage, conscient de l’œuvre qu’il porte, il regarde avec un œil lucide le chemin parcouru tout en semblant un peu étranger à la marche du monde. À peine sorti de sa tanière, il risque fort d’y retourner. Et ce nouveau disque, que faut-il en penser? On se quittera sans en avoir parlé, sinon pour dire qu’il faut aimer les œuvres imparfaites comme on adore ses enfants.

Qu’est-ce que tu veux, j’ai pondu un bébé, il a quatre bras, mais je vais en faire un dieu Shiva! Il va avoir la chance de boire, manger et faire des tatas en même temps.

«Quand tu fais un disque, en tout cas pour moi ç’a toujours été comme ça, tu travailles tellement là-dessus que quand tu le lâches, tu l’haïs. T’es plus capable. T’es jamais en adoration avec ce que tu fais. Tu fais de ton mieux. Et quand tu écoutes tes chansons, t’entends que les défauts. Mais tu te dis: “Qu’est-ce que tu veux, j’ai pondu un bébé, il a quatre bras, mais je vais en faire un dieu Shiva! Il va avoir la chance de boire, manger et faire des tatas en même temps”.»

Avant de se quitter, on se prend une dernière question, pour la route… Plume, ça te plaît encore, ce métier?

«Oui, il y a la scène, mais aussi la camaraderie, les voyages en auto. Être sur la route, c’est le fun. Je ne dirais pas que ça garde jeune, mais ça ralentit le vieillissement.»

Rechut! (Odes de ma tanière)
(Disques Dragon)
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