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Safia Nolin : La duchesse de Limoilou
Musique

Safia Nolin : La duchesse de Limoilou

Elle présente ses chansons tristes dans un éclat de rire, voue un culte au répertoire de feu Rock Détente alors que ses compositions ne tournent même pas à la radio commerciale. Safia Nolin est un fascinant paradoxe.

Safia Nolin est vraie. Elle jase avec la serveuse du café, au comptoir, avec la même timidité, la même candeur qu’entre ses chansons sur la scène. Personne n’a autant d’entregent, aucun artiste n’est aussi généreux qu’elle en entrevue. Partager un repas avec elle, c’est voir une fenêtre s’ouvrir sur son âme, c’est comme renouer avec une vieille amie.

Née d’une mère québécoise et d’un père algérien, Safia a eu deux vies: après sa signature chez Bonsound, et celle d’avant, une succession de malchances, d’épisodes de grande solitude dans la basse-ville de son Igloo et ailleurs en périphérie de Québec. Elle revient de loin. Elle n’a pas toujours été cette Montréalaise en osmose avec son temps et à la parlure teintée par le franglais, cette jeune femme si joliment épanouie. «J’ai trop pas eu une enfance heureuse. Semi, là. Mais bon, ça fait partie de mon sub-story, tout le monde en a une. Ç’a été rough. On a été très, très pauvres et, un moment donné, on a eu du cash et c’est devenu vraiment wack, je me faisais beaucoup intimider pendant tout mon primaire et mon secondaire. Après ça, on est redevenus pauvres, mes parents se sont séparés et c’est devenu vraiment trash… Jusqu’à ce que je déménage!» À l’aube de la vingtaine, avec sa guitare pour seule arme, Safia s’exile donc à Granby pour apprendre un métier qu’elle connaissait déjà, une vocation qu’elle portait déjà en elle et qui avait été remarquée par les radios universitaires dès la mise en ligne de sa modeste page Bandcamp. Poussée par l’envie urgente de diffuser ses textes, elle abandonne ses cours et traverse l’autoroute 10 avec son journal intime dans ses bagages. Limoilou, son premier album longuement mûri, sortira finalement le 11 septembre 2015.

Dès lors, la musicienne sera emportée dans un tourbillon. «C’est comme si les quatre dernières années équivalaient à 40 ans.» Elle sillonnera la France, la Suisse et la Belgique avec Lou Doillon, une tournée qui l’amènera aussi à prendre l’avion pour la toute première fois. Elle fera les premières parties de Louis-Jean Cormier pour Les grandes artères et remportera, c’était en juin dernier, le prestigieux prix Félix-Leclerc. Puis, coup de théâtre: son nom sera nommé par Philippe Brach au 38e Gala de l’ADISQ. Succédant à Brach, à Pierre Lapointe, à Cœur de Pirate, à Mistou et à tant d’autres, elle tiendra le Félix de Révélation de l’année entre ses mains. Dès lors, Safia entrera dans les chaumières par la grande porte et se retrouvera, bien malgré elle, au cœur d’une controverse dont moult chroniqueurs ont fait leurs choux gras. En cause? Un cardigan gris, un t-shirt de Gerry Boulet, des espadrilles, une paire de jeans, deux «fuck» nerveux et un mot d’église accordé à la troisième personne du singulier. «Je savais que ça allait faire chier une femme ou deux, un monsieur… mais je ne pensais jamais que ça allait faire une polémique. Une polémique, littéralement. C’est vraiment ridicule! […] Ça me désole un tout petit peu pour le Québec. Le Journal de Montréal est très influent. Il ne faut pas que le public oublie que les chroniqueurs sont payés pour faire ça, ils se font du cash, c’est pas du bénévolat qu’ils font parce qu’ils ont un besoin criant de dire leurs opinions. Ils sont rémunérés parce qu’ils font du clickbait.» Ironie du sort, son disque grimpera au sommet des palmarès des ventes sur iTunes, devançant même Lady Gaga, une de ses idoles en plus, qui venait de lancer Joanne. «De tout le négatif, il en ressort beaucoup de positif. Dans la vie, il y a toujours une balance entre les deux. Je suis contente, t’sais.»

N’en déplaise aux Petrowski, Durocher, Ravary et Bombardier de ce monde, Safia Nolin cultive un look grunge sans effort, non sans rappeler un certain Cobain, une image en décalage avec les diktats d’une industrie locale qui accorde encore beaucoup d’importance au paraître des femmes. «J’ai rien décidé, j’ai juste naturellement voulu me respecter. […] Quand j’étais ado, quand je rêvais d’être chanteuse, je me disais: “Ouin, y a pas moyen que moi je fasse de la musique avec le physique que j’ai…” Mais je me suis rendu compte que c’est pas vrai! Si t’as l’idée de faire de la musique pareil, ça se passe ou ça se passe pas, mais y a un moment où la musique overtake whatever parce que c’est ça la base.» Les chansons de Safia Nolin sont aussi authentiques que sa vision de la mode et reposent sur des textes très personnels, presque indiscrets, posés sur des lits de guitares acoustiques. Une proposition plus thérapeutique que mercantile. «On dirait que, dans la vie, j’ai décidé de faire ça comme si personne ne m’écoutait ou me regardait. Pour être bien avec moi. C’est tellement égoïste ce que je vais dire, mais c’est vraiment une chance que les gens aiment ma musique. Je le fais pour moi à la base, pour me faire du bien. C’est tellement incroyable que ça fasse du bien à d’autres aussi! C’est la même affaire pour comment je m’habille ou comment je parle. Si je change mon langage, si je change mes vêtements ou ce que je dis, je suis automatique déphasée avec moi-même et je ne suis pas bien. La vie, c’est trop court. Fuck tout ça, les standards et l’idée de faire les choses pour les autres.»

Photo : Maxyme G. Delisle et Jocelyn Michel / Consulat
Photo : Maxyme G. Delisle et Jocelyn Michel / Consulat

Une liberté créative absolue, exempte de compromis, qui ne l’empêche pas de célébrer la musique la plus commerciale qui soit: la pop velours surannée des ondes hertziennes. Dans un EP enregistré en secret et paru à la mi-novembre, Safia se risque à des reprises d’Éric Lapointe (Loadé comme un gun), de Claude Dubois (Laisser l’été avoir 15 ans) et d’Offenbach (Ayoye), notamment. Un patrimoine musical mal-aimé et souvent ridiculisé, auquel elle redonne ses lettres de noblesse avec des interprétations à fleur de peau. Comme un pacte d’honnêteté avec elle-même, une réponse au snobisme culturel. «Dans toutes les tounes, il y a une ligne qui me touche plus. Dans Loadé comme un gun, c’est je suis sûre que le vide est rempli de lumière. C’est tellement une belle image, ça m’a touchée beaucoup. Mélodiquement, cette chanson-là est folle, mais le texte me vire à l’envers.» La compilation s’ouvre sur sa version de Calvaire de La Chicane, une version aux arrangements dépouillés qui cristallise sa symbiose avec Joseph Marchand, celui qui l’accompagne en concert, son meilleur ami. «Quand on joue ensemble, des fois, on dirait qu’il y a juste une guit. Calvaire, pour moi, c’est la plus émotive parce que c’est la première qu’on a tapée et les guits me troublent. On écoute ça et on sent qu’on est tissés super serré. Pour moi, c’est comme une photo d’un moment vraiment intense. Quand on fait de la musique, Joseph et moi, j’ai rien besoin de lui dire. C’est la seule personne sur terre avec qui ça me fait ça. Tout ce qu’il fait, ça me fucking tue, ça me mindblow. Nos shit s’emboîtent tellement bien naturellement.»

Ce disque-là, c’est aussi une main tendue aux grandes dames qui l’ont bercée, celles qui ont aussi défoncé des portes pour elle. Des artistes à part entière comme Marie Carmen – qui cosigne Entre l’ombre et la lumière qu’elle a par ailleurs réenregistrée avec Safia –, des femmes qui n’ont jamais été reconnues comme les auteures qu’elles sont pourtant. Des musiciennes que le public regardait au lieu d’écouter, bien souvent. «J’ai revu des vidéos de Julie Masse et je me suis dit: “Ih qu’elle doit être tannée d’être belle de même!” […] Pour vrai, le rôle de la chanteuse, je crois que c’était dur à porter dans les années 1990. Moi, j’ai plein d’amies qui ont décidé de ne pas le faire et, en 2016, on a le droit. C’est justement pour ça que la polémique [à l’ADISQ] m’a tellement surprise.»

L’entrevue se termine, Safia renoue son foulard autour de sa tête, prend son manteau et (surprise!) un groupe d’adolescents la reconnaît de la fenêtre du petit resto où nous étions attablées. L’excitation est totale. On croirait revivre un épisode de Plus sur commande sur Sainte-Catherine à l’âge d’or de MusiquePlus. Les «bye bye» fusent, les sourires aussi. Deux rentrent: «Bravo pour votre Oscar!», «Je capote de te voir en vrai!»… Émue, mais déboussolée, elle enfouit sa gêne dans une blague – «Je me sens comme Miley Cyrus!» –, mais ne réalise manifestement pas la portée symbolique d’une marque d’amour aussi spontanée et retentissante. La preuve qu’elle est, peut-être, en voie de devenir la superhéroïne ou l’icône féministe que ses détracteurs refusent de reconnaître.

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