Jacques Greene: L'imperfectionniste
Musique

Jacques Greene: L’imperfectionniste

Jacques Greene a horreur de la house trop lisse, des lieux communs électro. Bref portrait d’un beatmaker farceur qui ne ressemble pas tellement à ses collègues.

La voix, l’accent du Montréalais exilé surprend vu la consonance de son sobriquet et le rayonnement de sa musique à l’international. Il pourrait avoir la grosse tête, mais Philippe Aubin-Dionne est éminemment sympathique. Jovial, accessible. «Pour moi, c’est cool de parler en français de temps en temps. Toute [mon] existence en ligne et toute la presse, c’est toujours en anglais. Ça fait un changement qui est, comme, bienvenu.»

Aujourd’hui basé à Toronto, et après un bond à New York, le compositeur couvert par Pitchfork et les autres grands médias spécialisés a grandi dans l’union des deux proverbiales solitudes. Sa mère est «giga francophone», une Aubin d’Hochelaga-Maisonneuve s’empresse-t-il de préciser, et son père vient des États-Unis. S’il a choisi ce nom de scène, Jacques Greene, c’est pour symboliser ses racines. «Écoute, je travaillais dans St-Henri, et y’avait la rue St-Jacques et Green avenue. Je trouvais ça intéressant d’avoir un prénom très classiquement québécois et un nom de famille qui faisait très anglophone. Ça représentait pour moi, un peu, ma dualité bilingue.

À ses débuts, c’était aussi un pseudonyme, un genre d’alter ego anonyme pour demander l’avis de ses amis sur son travail et obtenir (hopefully, comme on dit chez les Dionne) des rétroactions honnêtes. «J’avais 19 ou 20 ans et je leur disais ‘’y’a un kid, Jacques Greene, qui m’envoie des tracks. Je trouve ça correct, mais je voulais avoir ton avis’’ et je leur forwardais les fichiers comme ça.» Quelques poignées de commentaires positifs plus tard, ses chums de l’étiquette Lucky Me lui demandent de le mettre en contact avec le mystérieux pourvoyeur de bons sons.  «Ils étaient comme : ‘’cool, nous passerais-tu son email?’’… Donc je me suis monté une fausse adresse courriel. En fait, j’ai signé mon premier disque avec eux avant même qu’ils sachent qu’ils parlaient à quelqu’un qu’ils connaissaient déjà. C’était vraiment stupide, mais je trouvais ça drôle! »

Trouve tes voix

Jacques (ou Philippe, c’est selon) n’a pas que son sens de l’humour pour le différencier de ses pairs. Sa particularité comme producteur, sa marque de commerce si on veut, c’est ce goût qu’il cultive pour l’amateurisme. Presque toutes ses pièces incorporent des reprises de chansons pop pigées en ligne. «Quand c’est des paroles de pièces plus connues, j’essaie de trouver quelqu’un qui a fait un cover bizarre, si on veut, sur son compte Youtube. Je trouve que ça peut mener à un résultat plus intéressant. Même si il y a une touche familière, il y aura toujours un élément de surprise!» Il y trouve une intensité brute qui lui plait beaucoup, une authenticité non altérée par les diktats techniques que s’imposent les vocalistes professionnels. Une vérité, beaucoup de soul. «Quand une fille de 17 ans fait le cover a cappella de sa chanson pop préférée du moment, il y a quelque chose qui se passe dans la performance. T’sais, elle va pousser un peu trop fort au moment où elle adore les paroles. Un chanteur ou une chanteuse pop va faire sa track parfaite, mais le fan va aller, comme, pousser son idée de la chanson. Il va aller un peu trop loin, il va tomber dans le mélodrame. On se retrouve avec des moments de voix un peu brisée ou trop aiguë.»

Des échantillonnages chaotiques pour faire mentir ses éventuels détracteurs, ces mélomanes vieux jeu (on en connaît tous un, n’est-ce pas?) qui parlent de «la musique d’ordinateurs» comme d’un truc froid, sans âme. L’essentiel de la démarche d’Aubin-Dionne vise à  faire quelque chose d’humain en  magnifiant les défauts.  «Je vais aussi chercher ça dans mes instruments, mes synthétiseurs. C’est pour ça que j’aime travailler avec les machines. Souvent, il y a un filtre un peu trop ouvert ou pas assez. Ça peut aussi être un synthétiseur qui est un peu trop fort dans la track mais, t’sais, c’est le genre de truc qui donne un peu de vie aux enregistrements.»

Une approche qui lui vient, peut-être, de son intérêt avouer pour le rock un rien bâclé, « un peu louche », qu’il soit grunge ou garage. Ado, il adorait Nirvana. «J’aimais plus ça que Dream Theater ou Megadeth, mettons. Ils sont tellement bons à la guitare, le solo va à mille à l’heure. Ça m’a jamais vraiment allumé la proficiency technique.» N’empêche : c’est quand même avec cet instrument qu’il a connu ses premiers balbutiements musicaux. Des leçons d’improvisation jazz et blues qui ont aiguisé son instinct.

Guidé par son inconscient, Philippe Aubin-Dionne prône le laisser-aller et se refuse à piocher une même idée pendant des mois. «Les tracks qui ont branché le plus avec les auditeurs c’est celles qui se sont faites une ou deux journées. Tous les amis musiciens à qui j’en parle me disent la même chose. C’est comme le truc le plus frustrant au monde!» Il y a une part de chance dans chaque bonne chanson, un instant à saisir, un petit miracle.

14 juillet à 23h30 au Cercle
(Dans le cadre de Signaux de nuit)

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