Cordoba: à bas les conventions!
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Cordoba: à bas les conventions!

Sur l’album Cordoba, sa première œuvre solo en presque 20 ans de carrière, le chanteur, musicien et chroniqueur Hugo Mudie ratisse large et se paie un gros trip artistique, dénué de tout compromis. Au-delà de la musique, l’artiste de 35 ans s’associe également au créateur visuel floridien XRAY pour concevoir une œuvre à part entière.

Les deux comparses m’ont donné rendez-vous à l’Escalier, ce fameux restaurant végétarien de la rue Sainte-Catherine, afin de me parler de cette collaboration. L’entretien n’est même pas entamé qu’un obstacle se présente: on se bute à une porte fermée. Plan b: nous errons dans le Village en quête d’un nouveau lieu de discussion. Nous nous retrouvons finalement sur la première terrasse venue pour profiter du soleil et jaser de musique, d’art visuel, de complicité et de vieilles voitures… À l’image de Cordoba, je me doute déjà que l’entrevue ne sera pas comme les autres, teintée de réponses surprenantes et de moments pince-sans-rire.

Quand on écoute ce Cordoba, on a l’impression que tu as voulu te payer la traite, que tu cherchais même à nous déstabiliser un peu. Dirais-tu que c’était l’objectif?

Hugo Mudie: J’avais surtout le goût de faire 100% ce qui me tentait sans avoir aucune contrainte de band. Dans un band, il y a toujours une certaine démocratie et il faut que tout le monde soit content. Ça finit par créer des limites créatrices. Moi, personnellement, je ne m’arrête jamais à un style défini que je veux faire, et je ne voulais aucunement catégoriser ce premier projet solo. Je voulais seulement faire des tounes que j’aime. La composition variait sans cesse, en fonction de mon mood du moment, de ce que j’écoutais, de l’instrument avec lequel je composais ou selon le collaborateur… Ça donnait ce que ça donnait. Il n’y a pas vraiment de désir véritable de déstabiliser, seulement de faire ce que je voulais.

Des pièces punk et «rentre-dedans» côtoient des morceaux plus personnels. On retrouve même un peu de rap sur l’album (la pièce Je suis à l’infini)… Est-ce que la composition s’est faite sur une longue période pour avoir autant d’influences?

HM:  Ça s’est composé en un an et demi, mais la durée n’a pas vraiment de lien. Je peux très bien composer une toune de défonce punk aujourd’hui et faire une toune dance demain. Je ne vois pas vraiment de différence. Quand c’est bon, c’est bon, point final. Ça reste des accords et des mélodies et après on les transpose comme bon nous semble. On peut faire pas mal ce qu’on veut au niveau du style. Plus je vieillis, moins je me préoccupe de ça. Et oui, c’est un désir de surprendre et même de me surprendre moi-même en sortant des conventions et de ce que je fais habituellement. Je ne pense pas à mon auditoire en le faisant, je pense surtout à moi-même.

Tu t’es vraiment gâté on dirait! Tu joues notamment de la basse et de la guitare sur l’album, chose que tu ne faisais pas avant…

HM: Ouais c’est vrai, je n’avais jamais fait ça! Parce que dans les groupes pour lesquels j’ai joué, les autres musiciens étaient meilleurs que moi. J’ai toujours joué des instruments un peu, mais dans The Sainte Catherines [ndlr: groupe punk-rock formé en 1999 et qui a cessé ses activités définitivement en 2012] je me suis imposé comme chanteur et je n’ai pas eu besoin de continuer à jouer. Avec le recul je me dis que j’aurais probablement dû le faire… Il y a quelques mélodies de Sainte Catherines et Yesterday’s Ring [ndlr: groupe folk qui a évolué entre 2000 et 2010] que j’ai composées à la guit sans jamais les jouer. Là, j’avais le goût de me lancer et de le faire de A à Z. Je vais aussi en jouer quelques-unes en concert… D’ailleurs, dans mes prochains shows, je ne veux jouer que cet album-là.

Et d’où vient le titre Cordoba?

HM: C’est une ville en Espagne ou encore une porn star transsexuelle (Mariana Cordoba)… Mais, blague à part, c’est aussi un char (la Chrysler Cordoba) qui était disponible au milieu des années 1970 et au début 1980. C’est un genre d’anachronisme volontaire: aujourd’hui, alors que tout le monde conduit des voitures électriques en plastique, moi j’arrive avec le gros char des années 1970 à la manière d’une Impala. Je trouve que mon album correspond à ce type de voiture. J’aimerais bien l’écouter dans ce genre de véhicule. Si je fais assez de cash avec l’album je vais m’acheter ce char-là. Quand je vais avoir ma Cordoba, je vais avoir bien fait les choses (rires)…

C’est ta manière de briser les conventions dans un sens?

HM: Oui. Pour être franc, on peut dire que je n’ai jamais été fort sur les conventions. C’est un peu la façon que j’ai toujours vécu. J’y ai toujours été selon mes propres règles. L’album représente ça, ce genre de statement de gros char, de quelque chose qui ne correspond pas à la société…

Quand XRAY est-il arrivé dans le projet? Était-ce un désir de fusionner art visuel et art musical?

HM: Oui, j’ai voulu penser à tous les aspects du projet. Après tant d’années à faire de la musique, j’ai fini par oublier quelque peu l’aspect «présentation visuelle» du projet. On se contente parfois de prendre une simple photo du groupe pour la pochette… Mais là, comme je m’impliquais à 100% dans tous les aspects de Cordoba, je voulais aussi penser au visuel et faire une pochette vraiment cool. Quand est venu le temps de choisir un artiste, XRAY était mon premier choix. J’adorais déjà ce qu’il faisait! On a contacté la galerie qui le représente et tout s’est rapidement passé par la suite. On a vite eu le feu vert pour une collaboration. 

XRAY: Pour ma part, j’avais déjà entendu parler de The Sainte Catherines et j’ai regardé ses autres projets par la suite. Ça m’a emballé, et en plus il était déjà familier avec mon travail et je voyais qu’il savait exactement ce qu’il voulait. C’est quelque chose que j’aime quand je collabore avec un artiste sur un projet. On pouvait tout de suite brainstormer sur la façon de faire les choses. Hugo est quelqu’un de facile d’approche. Il est très ouvert donc j’ai voulu aller de l’avant avec le projet. Je trouve aussi qu’il est très sexy avec sa barbe et ses tatouages (rires).

Travaille-t-on différemment artistiquement quand on a des pièces et un artiste musical à mettre de l’avant?

XRAY: J’ai voulu entendre des pièces dès le départ pour me donner une idée de l’orientation à donner au visuel. Je n’ai pas besoin de ce genre de canevas quand je crée uniquement par moi-même. Quand on écoute les morceaux, on comprend mieux ses émotions et aussi, le côté plus ludique des chansons. Par la suite, on garde la vibe en tête quand vient le temps de penser à un emballage artistique. Aussi, évidemment, on doit se coordonner et accorder ses violons avec l’artiste à promouvoir…

C’était la première fois que tu collaborais avec des musiciens?

XRAY: J’ai collaboré un peu avec des musiciens auparavant. J’adore faire des pochettes d’albums. C’est un défi supplémentaire et ça me sort de l’habitude. On fait tellement de versions différentes d’une idée pour un même projet et on a tellement de perspectives différentes. C’est beaucoup de travail, mais au final quand on aime le «client», c’est très satisfaisant. Ce qui m’importe, c’est que ça reste «moi», mais avec d’autres éléments extérieurs qui viennent se greffer. Ça donne souvent des meilleurs résultats que si je travaillais seul.

Et bien, on ressent encore que ça reste ta signature, puisque, personnellement, je trouve que le logo Cordoba fait un peu «mural», un peu graffiti… Comment décririez-vous ce visuel?

XRAY: C’est vrai, mais je n’avais pas ce but en tête au départ…

Hugo Mudie: La typographie rappelle plutôt les jeux vidéo des années 1980 je dirais…

XRAY: Oui, exact! Comme Arkanoid! J’avais un brouillon de ce logo et Hugo aimait beaucoup le style, on tripe tous les deux sur le logo!

Hugo Mudie: Ça fait «classique» sans l’être tout à fait. On avait pour inspiration ce que Kanye West fait visuellement avec ses albums: simple, mais grandiose.

XRAY: Ça montre aussi qu’on ne se prend pas trop au sérieux.

Hugo Mudie: En effet, certains artistes ne font pas d’art grandiose, mais prennent tout de même ce qu’ils font très au sérieux. Nous, c’était le contraire. J’aime aussi que ce soit «over the top» et qu’on ne comprenne pas trop jusqu’à quel point c’est sérieux ou non. Je voulais faire comme si j’étais une légende, même si, bien sûr, je n’ai rien d’une légende… Certains diront donc que le visuel fait «prétentieux»…

XRAY: Je pense que, quand on crée au Québec, on a cette peur exagérée d’avoir l’air prétentieux… Mais la prétention n’est pas toujours mauvaise, ça nous permet de repousser nos limites.

Hugo Mudie: Et l’art ce n’est pas la vraie vie non plus! On peut jouer un personnage. Dans un sens, je ne suis pas le même sur scène que présentement en entrevue. On n’a pas à être la même personne. C’est le cas de plein d’artistes que j’aime. Souvent les gens qui sont trop sympathiques sont ennuyeux artistiquement… Autant visuellement que musicalement, on voulait que ça représente ce double aspect: on se donne le droit d’être cocky, parfois un peu idiots dans ce qu’on fait. 

Oui, il y a un côté un peu silly dans ce que vous faites. De ton côté Hugo, faire une pièce sur les lumières de téléphone (sur la pièce La lumière de ton phone), ça représente ça…

Hugo Mudie: Ouais ou sur Tofu Dogs! Mais même ces paroles, à l’apparence humoristiques, ont un propos: ça parle de consommation.

XRAY: C’est profond mais léger en même temps.

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XRAY

XRAY, dirais-tu que collaborer avec un artiste te donne plus de contraintes que quand tu es seul?

XRAY: Ça dépend toujours du «client», parfois ça peut effectivement être très restreignant. Ce n’était pas le cas avec Hugo. J’ai pu donner plein de variations à mon art. Pour un projet comme ça, je peux dire que j’étais libre d’arriver avec des idées différentes même s’il y a, je pense, davantage de discipline à avoir. Il faut aussi s’en tenir à une ligne directrice plus claire, mais on a tout de même de l’espace pour manœuvrer là-dedans. Avec Hugo, même quand une idée est tracée, on peut dévier de la trajectoire, c’était vraiment stimulant! C’était aussi un défi très technique, notamment lorsqu’on a créé la statue d’Hugo pour la pochette. On a combiné la technologie (imprimante 3D) à l’art plus traditionnel… J’ai pris la tête générée par imprimerie 3D et j’y ai ajouté des éléments faits à la main. J’ai créé un cou et on a ajouté des lunettes. C’était vraiment un mix parfait d’artisanat et de modernité.

Hugo Mudie: On avait plein d’options! Et XRAY a fait plein de variations différentes, on pouvait choisir ce qu’on préférait ensuite. Il n’y avait pas vraiment de limites.

XRAY, tu es originaire de la Floride. Tu t’es établi à Montréal depuis plusieurs années maintenant. J’aimerais que tu me parles un peu de ton arrivée dans cette ville. Pourquoi Montréal plus que d’autres villes artistiques comme Londres par exemple?

XRAY: Au départ, j’étais en couple avec quelqu’un qui venait de Montréal, j’avais une relation à distance avec cette personne. Je suis venu à Montréal pour cette raison au départ. Mais quand j’y ai mis les pieds pour la première fois, j’ai vraiment eu la piqûre! C’est une ville très créative et ouverte. Une personne artistique aura plein de repères à Montréal! Le talent y est assez exceptionnel dans tous les aspects artistiques. C’est, je crois, une plaque tournante pour l’art. Montréal me fait penser à ce que New York était dans les années 1970 et qui a depuis été perdu. Et le plus important c’est qu’on peut vivre de son art ici! J’ai grandi dans une famille qui voyageait beaucoup, alors j’ai vu le monde depuis mon jeune âge, mais je dois dire que Montréal a quelque chose de spécial.

Finalement, les gars, avez-vous d’autres projets/collaborations ensemble en vue?

XRAY: Non, Hugo était tellement pénible que je refuse à présent de travailler de nouveau avec lui! (rires) Sérieusement, oui on aimerait bien continuer.

Hugo Mudie: On a notamment un projet de vidéoclip qui s’en vient bientôt…

XRAY: Sinon, je travaille aussi sur des murales dans la ville avec Action Media. Il y en aura une notamment dans le Quartier Latin. Je varie toujours entre des projets commerciaux et des collaborations avec d’autres artistes. J’ai plein d’idées pour mes prochaines œuvres, je vais passer beaucoup temps dans mon studio à expérimenter.

Hugo Mudie: De mon côté, je poursuis mes chroniques à Radio-Canada et je continue de composer. Je travaille actuellement sur un roman cette année. Une tournée est prévue pour l’hiver, et j’ai plein de chansons en banque, ce qui va certainement mener à d’autres albums prochainement.

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L’album Cordoba sera lancé le 14 septembre.

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