Écrire dans le ciel
Musique

Écrire dans le ciel

Les yeux posés sur les constellations, Mara Tremblay retrouve le nord. C’est dans la nuit noire, étendue dans l’herbe humide, qu’elle a trouvé le filon de son plus récent album: Cassiopée.

Son rire béat résonne dans le combiné. Sa dernière une du Voir? «Je te dirais que c’est dans une autre vie.» C’était il y a précisément 12 ans, c’était pour Les nouvelles lunes. Un cliché léché de Stéphane Najman, un astre orangé, un hibou comme ceux de Poudlard, un parc à la nuit tombée. Dans les yeux de Mara se mélangent l’appréhension et l’assurance. Magnétique, aussi intense sur pellicule que sur disque, la parolière met son âme à nu à la moindre occasion. Elle est de ces rares hypersensibles capables de rallier la masse à son œuvre très personnelle, infiniment intime. Ses chansons sont universelles.

Il y a deux décennies que ses compositions bercent nos vies. Les fans de la première heure se souviennent de son Chihuahua. Les plus jeunes, de Tu m’intimides. Un disque important, un tournant, un exercice électro-folk qui a fait des petites, inspiré Rosie, Salomé et leurs semblables. D’un label québécois à un autre, l’impact se ressent encore. Elle est passée de l’anticonformiste, du mouton noir de l’industrie, à ce genre de reine mère des auteures-compositrices-interprètes ou figure de proue d’une pop à ascendance country qui ne veut pas mourir. Mara est au tournant du millénaire ce que Safia est à la dernière année: un oiseau (rare) qu’on ne met pas en cage, une artiste qui chante sa vérité et refuse d’entrer dans le moule. L’authenticité finit toujours par payer, elle en sait quelque chose.

Cassiopée est son septième disque. Déjà. Pour la toute première fois, c’est elle qui réalise – «eh oui», lâche-t-elle dans un soupir de soulagement. «Avec Olivier [Langevin], je pense qu’on est arrivés à un point où est-ce qu’on allait quelque part qui m’intéressait un petit peu moins. On [faisait appel à] des musiciens que je connaissais moins et moi, j’aime vraiment ce qui est familial, ce qui est amical, quelque chose de proche de moi. Le dernier album, tu vois, c’était beaucoup des musiciens engagés qui venaient…»

C’est dans ce cocon, entourée des siens, dans le confort de son logis, que la musicienne fleurit. Si bien qu’elle a enregistré cette douzaine de chansons avec sa progéniture et son «meilleur ami»: Victor Tremblay-Desrosiers et François Sunny Duval. Un batteur et un guitariste qui l’ont épaulée dans la création, conseillée pour les arrangements. «En tant que réalisatrice, la direction que je voulais prendre, c’était de faire sentir aux gens l’énergie qu’il y a entre moi et surtout mon fils quand on joue ensemble. Je trouve ça assez hallucinant. Sunny, lui, il vient se greffer à ça.» L’ancien élu de son cœur cimente musicalement les deux êtres, une mère et son garçon liés dans le sang comme le son. Une complicité émouvante. «Lui, le premier rythme qu’il a entendu, c’est mon cœur qui bat, qui résonne. Cet enfant-là est sorti de mon ventre et ça n’a pas pris six, sept mois pour qu’il se mette à tapocher sur tout.»

Édouard, le plus jeune, 15 ans au moment d’écrire ces lignes, y met également son grain de sel. «L’histoire est super belle. On était en pré-prod chez moi, on était en train de faire de la musique, Sunny, son frère et moi, pour essayer de trouver la direction des chansons. Édouard est arrivé de l’école pendant qu’on était en break, il est entré dans le studio parce que c’est tripant, y a une belle ambiance, et il s’est mis à jouer de la guitare acoustique. Mais comme, pour la première fois! Il jouait de la guitare électrique avant. Il a joué pendant environ 15 minutes. Je lui ai dit: “Wow, man! C’est vraiment débile, tu sonnes comme moi.”» Impressionnée, la fière maman place un micro dans l’instrument de son fils et lui demande d’improviser. Le résultat fut fort concluant: «Je suis partie de ça pour faire Avec le soleil.» C’est également sa voix de tout jeune homme et ses doigts posés sur les cordes qu’on entend sur Entre toi et moi, la plage 6. «J’étais dans l’auto et, un moment donné, il m’a envoyé un texto: “Maman, j’ai composé une toune!” Je lui ai dit: “OK, envoie-moi ça.” Il me fait jouer ça… et je capote. C’est la première toune qu’il a composée de sa vie!»

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photo : Jocelyn Michel / Consulat

En plus de cristalliser le quotidien d’une famille créativement hors-norme et tissée serrée, cette nouvelle offrande marque un retour au rock. Mara se reconnecte à sa vraie nature, la force brute qui la consume. «Depuis Les lunes, c’est ce que j’ai envie de faire en tournée, c’est ce que j’ai dans le ventre, ce que j’ai besoin de sortir. Je me suis dit que j’allais faire un album qui ressemble à ce que j’aime faire en show. Faire un album qui me ressemble, finalement.»

La thérapie des encres

Seule face au lac Notre-Dame, la Montréalaise s’est prêtée à une introspective séance d’écriture, un ermitage productif. C’est là, à Wentworth-Nord dans les Laurentides, que la poète-chanteuse a enregistré Notre amour est un héros. Une «version démo» empreinte de pureté qui capte la complainte d’un oiseau au passage, par inadvertance. Un heureux accident, un petit extra qui encapsule à jamais ce séjour fort réconfortant. «[Ce lieu-là] a été une oasis à un moment de ma vie où j’étais pas très bien. J’ai comme lancé un appel à l’aide: “Est-ce que quelqu’un a un chalet, quelque part, où je peux aller avec mon chien?” Y a quelqu’un qui s’appelle Sonia Cesaratto, une attachée de presse, qui m’a répondu très rapidement. Ç’a été magique. Je suis arrivée et ça m’a apporté du repos, de la paix, de la créativité. Beaucoup de choses ont changé à partir de ce moment-là dans ma vie. J’ai vécu des trucs très, très tough et on dirait que le lac m’a apaisée. Pareil pour les conifères, les feuillus, les étoiles…»

Justement, les métaphores célestes sont récurrentes dans les textes de Mara. On devine chez elle une fascination pour le cosmos et sa lumière dans le titre de son troisième album paru en 2005, sur On a du violon («on a dit y a longtemps qu’on avait rendez-vous dans les étoiles»), dans la ligne «tu fais mon amour danser les aurores»… La pièce homonyme du nouveau disque, ce morceau un tantinet punk et accessoirisé de synthés à la limite new wave, est une référence directe à la figure stellaire zigzagante. Un symbole qui fait écho à sa propre mythologie. «Ça signifie un grand, grand amour qui a pas vécu, mais qui vit quand même, qui me suit depuis une vingtaine d’années. C’est toujours relié à cette constellation-là parce que les rares fois où nous nous sommes aimés, on passait la nuit la tête dans les étoiles entre deux couvertures.»

Qu’elle soit n’importe où sur la planète Terre, l’amas d’astres la ramène à cet amour comète. Un souvenir qui ne la quitte jamais comme autant d’idylles perdues, mais bien emmitouflées dans ses cahiers.

Cassiopée
(Audiogram)
Sortie le 3 novembre

7 novembre en formule 6 à 8
Sala Rossa
(Dans le cadre de Coup de cœur francophone)

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