Angèle Dubeau : Femme de rêves
Musique

Angèle Dubeau : Femme de rêves

L’hommage que lui rend RIDEAU coïncide avec son retrait de la vie de tournée, une accalmie qu’elle s’autorise après 40 ans de travail acharné. Le prétexte était trop beau pour ne pas revenir sur son incroyable carrière. 

Angèle Dubeau a été et sera toujours une visionnaire, une défricheuse. Déterminée à défoncer ces portes qui se fermaient devant elle, l’Angéla de Gerry a su se tailler une place de choix tout en pavant la voie pour les autres. En plus de militer pour ses semblables, notamment en fondant La Pietà, la virtuose aux aptitudes de communicatrice a largement contribué à la démocratisation de la musique classique au Québec. Elle s’en était donné la mission.

Sa vie serait matière à biopic. Née dans la petite municipalité de St-Nobert, elle n’était même pas majeure lorsqu’elle est déménagée à New York pour étudier à Juilliard – cette prestigieuse école qui a aussi formé Philip Glass et Nina Simone. À 19 ans, et en pleine Guerre froide, elle déménageait à Bucarest en Roumanie pour perfectionner son art auprès du grand maître Ştefan Gheorghiu, piétinant son confort au nom de sa passion pour la musique.  Son parcours est jalonné de sacrifices, mais elle n’a pourtant jamais songé à faire autre chose.  « Moi je me suis jamais demandé ce que j’allais faire dans vie, nous confie-t-elle. C’est niaiseux, mais je me suis jamais posé la question. »

Lorsqu’Angèle se raconte, on boit ses paroles.


Vous êtes clairement l’une des musiciennes classiques les plus connues du grand public québécois. Et ça ne date pas d’hier, l’autre jour on vous voyait même à l’émission d’archives Les enfants de la télé!

Aviez-vous, déjà en tout début de carrière, ce désir de percer le marché, disons, plus populaire?

Très, très jeune, je me suis rendu compte qu’il y avait des préjugés, qu’il y avait des barrières qui se mettaient devant la musique classique. Honnêtement, ce serait bien naïf de ma part de penser qu’il n’y en a plus aujourd’hui! Il en reste, mais moins.

Moi, à ce moment-là, c’est sûr que ça me piquait au vif. C’est pas parce qu’on ne l’a pas étudié qu’on ne peut pas l’écouter. Tout le monde a des oreilles, tout le monde a un cœur, tout le monde a des sentiments et tout. À partir de là, c’est quelque chose qui m’a habité longtemps, de vouloir partager avec le plus grand nombre et d’enlever le côté élitiste. Je me suis mise à parler sur scène, j’ai même été la première à le faire. Je sais que ça révolutionnait rien, mais à l’époque c’était une petite révolution. Au niveau du Québec je suis, sans l’ombre d’un doute, la musicienne classique qui a effectué le plus grand nombre de concerts et tournées. Pour moi, c’était important de jouer à l’extérieur des grandes villes, ailleurs qu’à Québec et Montréal. Mais c’est important aussi d’aller en Abitibi, à Sept-Îles, d’aller où les gens n’ont pas ou très, très peu accès à la musique classique.

[…]

L’hommage que Rideau me rend, c’est vraiment extraordinaire. Sans les diffuseurs du Québec, je n’aurais pas pu prendre contact avec le public. Ils sont, certes, à l’écoute des demandes de leur public, chacun dans leurs villes et tout, mais c’est eux qui font l’invitation, le travail, c’est eux qui nous permettent d’aller justement diffuser notre musique au plus grand nombre. C’est des gens pour qui j’ai un respect et une reconnaissance immenses!

2017 a vraiment été une grosse année de « chiffres ronds » pour vous. 50 ans de violons, 40 ans de carrière, 20 pour La Pietà… C’est tellement un beau cadeau que vous avez fait à vos consœurs. C’est aussi une initiative franchement féministe. Je sais pas si le mot vous plaît…

Je n’ai aucun problème avec ça! Moi je peux dire que je suis fière de mon idée, fière de mon coup. C’est sûr que, 20 ans plus tard, je regarde ce qu’on a accompli et je me dis qu’on a été de dignes ambassadrices du Québec pendant toutes ces années. T’sais, c’est une belle dynamique, l’image est l’fun… Mais j’peux tu te dire qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes dans les orchestres il y a 20 ans!

Quand j’avais 16 ou 17 ans, quand j’étais à New York, à Juilliard School, je me souviens d’avoir fêté avec les autres filles parce qu’on venait d’engager la toute première femme dans l’Orchestre philharmonique de Berlin. Je ne te parle même pas d’une chef d’orchestre, il y en a encore très peu aujourd’hui… À l’époque, les femmes qui s’impliquaient en musique, c’était parce qu’elles œuvraient dans l’enseignement. Est-ce qu’il y avait des solistes sur scène? Non. J’ai vraiment été dans les premières. Quand j’ai véritablement commencé, je devais avoir 13 ou 14 ans, je me souviens qu’un journaliste avait écrit ‘’elle joue divinement, elle joue comme un homme’’. Ayoye, hein?

Crédit: Luc Robitaille
Crédit: Luc Robitaille

Quand j’ai véritablement commencé, je devais avoir 13 ou 14 ans, je me souviens qu’un journaliste avait écrit ‘’elle joue divinement, elle joue comme un homme’’.

Quand on lit la bio sur votre site web, on voit que vous avez étudié à Juilliard, vous l’évoquiez d’ailleurs tantôt, mais aussi à Bucarest. Il faut se rapporter à l’époque, au début des années 1980, à la Roumanie communiste. Comment s’était d’être une jeune étrangère qui étudiait le violon là-bas?

J’avoue que je suis partie là-bas pour le professeur, pour Ştefan Gheorghiu. Et, oui, c’était les années d’or de ce régime barbare de Ceaușescu! C’était de 81 à 84. Je suis partie là-bas naïvement, ne sachant pas vraiment ce qui m’attendait. Musicalement, j’ai été choyée pendant trois ans, mais au niveau de la vie je t’avoue que – wow! – c’était dur. Les hivers, par exemple, à Bucarest, il faisait froid et il n’y avait pas de chauffage dans la place où j’étais. Tu dors avec ton manteau, ta tuque, tes gants. Il n’y a pas d’eau chaude, tu prends ta douche à l’eau froide. Je vais t’avouer qu’avant qu’un vibrato revienne sur un violon, ça prend du temps! La bouffe aussi. Pendant ma première année, j’ai fait quatre gastro-entérites. Ma famille me disait, ‘mais reviens!’’ et moi je leur disais non. J’avais vraiment un professeur extraordinaire là-bas et plein de musiciens incroyables autour de moi. Je voulais poursuivre. Sauf que j’ai réalisé à quel point nous on pouvait être chanceux [au Québec]…

La première fois que je suis sortie de Bucarest, j’allais faire un concert à Paris. Je suis sur Air France et la dame agente de bord fait juste me demander si je voulais un pain, mais elle me le demande avec un sourire, un sourire gratuit, t’sais juste quelqu’un qui est heureux. Je me suis mise à pleurer! Elle me demandait ‘’,mais qu’est-ce que je peux faire?’’ et j’étais comme ‘’non, mais vous pouvez pas comprendre’’. Écoute, j’allais dans une épicerie ou une pharmacie et je me mettais à pleurer de voir l’abondance. Ça marque là! Mais moi je pouvais en sortir, pas eux. J’avais 19 ans à l’époque et j’avais envie de les prendre un après l’autre et de les brasser. ‘’Voyons, réveillez-vous, faites de quoi, faites la révolution’’. Un moment donné tu te rends compte que ceux qui savent [comment est la vie ailleurs] sont plus tristes que ceux qui ne savent pas. Ceaușescu avait réussi à enlever l’ultime à l’être humain, tant qu’à moi. Il leur avait enlevé le rêve… T’sais quand la vie est devenue tellement triste et grise que t’es même plus capable de rêver.

Par contre, les musiciens que je côtoyais là-bas… La musique, c’est toute une soupape à émotions. Moi c’est en Roumanie que j’ai appris qu’un violon pouvait parler, pleurer, danser. Il n’y avait pas de liberté de parole. Moi, j’avais des micros dans ma chambre, mes téléphones étaient écoutés, mes lettres étaient lues. Un étudiant sur trois qui travaillait pour la Securitate et tu savais pas c’était qui. C’était l’enfer. Laisse-moi te dire que lorsque tu prends ton violon, tu lui en dis des affaires!

Pour la plupart des gens, Angèle Dubeau est synonyme de musique classique. Or, vous avez enregistré un tas de pièces de compositeurs actuels Max Richter, Philip Glass et Ludovico Einaudi… D’où vous vient cette passion pour la musique néo-classique?

Le premier portrait que j’ai fait était consacré à l’œuvre colossale Glass et c’était il y a un peu plus de 10 ans. J’ai découvert ce langage minimaliste dans les années 80, ça me titillait l’oreille. Dans les années 90, j’ai eu le plaisir d’aller travailler chez lui à New York, il était en train d’écrire son premier concerto de violons. Tout ça pour dire que ça fait longtemps que cette musique-là m’interpelle. Entre temps, je faisais des concertos du répertoire conventionnel, si on veut, et ça m’a pris un petit bout avant que je commence à immortaliser [des pièces néo-classiques] sur disque. Maintenant, sur mes 41 disques, il y en a quand même plusieurs sur lesquels je m’adresse directement à des compositeurs contemporains […] qui m’ont fait grandir comme musicienne. En découvrant leur œuvre, j’ai commencé à explorer quelque chose de nouveau.

Je joue du violon du violon depuis l’âge de 4 ans, j’en ai maintenant 55, et j’ai encore du répertoire à apprendre, à jouer, à partager. Je suis encore passionnée. Je mets fin cette année à la vie de tournée que je mène depuis plus de 40 ans, avec les concerts quotidiens, les déplacements. Je suis tout le temps dans mes valises et j’en peux plus. Je suis en santé et je veux que ça continue et je veux aussi épargner mes pauvres muscles qui me disent ‘’ayoye’’ depuis si longtemps. Il y a des mouvements répétés au violon! Si je veux continuer, conserver mon niveau international, je n’ai pas le choix de garder la forme. Juste le fait de penser que je vais pouvoir prendre un deuxième café le matin, rester dans mes pantoufles et jouer du violon chez nous… Ah! Je suis heureuse!

Est-ce que ça vous arrive, des fois, d’être un peu tannée? Je veux dire, ce serait normal…

Le violon? Non, jamais. Honnêtement, j’aimerais avoir une histoire palpitante, te dire que j’ai déjà failli arrêter, mais, non, je suis désolée! D’être écœurée du voyagement, ah ça oui! Ça m’est arrivé souvent. La vie de tournée et l’entraînement, le fait d’avoir mal, d’avoir une tendinite et de continuer à jouer comme si de rien n’était… L’entraînement d’un musicien est tout à fait comparable à celui d’un sportif. La seule différence, c’est que nos carrières durent pas mal plus longtemps.

Crédit: Luc Robitaille
Crédit: Luc Robitaille

Moi c’est en Roumanie que j’ai appris qu’un violon pouvait parler, pleurer, danser. Il n’y avait pas de liberté de parole. Moi, j’avais des micros dans ma chambre, mes téléphones étaient écoutés, mes lettres étaient lues. […] Laisse-moi te dire que lorsque tu prends ton violon, tu lui en dis des affaires!

Planchez-vous déjà sur votre 42e album? Avez-vous déjà une ligne directrice?

Actuellement, j’en ai à peu près dix! Il y a beaucoup de choix. Aujourd’hui, il se compose beaucoup de musique et de la bonne musique. Merci aux jeux vidéo, au cinéma, aux séries télévisuelles… Ça fait vivre une génération de compositeurs partout dans le monde et ça alimente incroyablement notre répertoire. Au 17e siècle, c’était les rois qui passaient des commandes, maintenant c’est l’industrie du divertissement. Pas qu’eux, y’a d’autres gens bien sûr.

Je vais me prendre un petit mois ou deux pour fouiller. Je me suis éparpillée, je regarde tellement large au niveau musical… Sauf que je vais carburer à la même chose que d’habitude : à la chair de poule.

Avez-vous un compositeur préféré?

Non… Il y en a plusieurs. C’est ce qui fait, justement que je suis encore passionnée, le fait qu’autant de compositeurs m’allument. Dans cette nouvelle veine, ce que tu appelles le new classical, ça m’interpelle, ça vient me chercher, je trouve ça le fun, j’ai l’impression de rajeunir! Le public rajeunit aussi, les jeunes sont curieux, ils viennent découvrir. Si je le joue, aussi, c’est parce que, personnelle, comme femme, c’est venu me chercher aussi. Il me reste encore bien des projets à faire. Le prochain disque devrait probablement être enregistré à l’automne 2018. Les gens me disent ‘’ah! tu prends ta retraite’’. Je suis vraiment pas du genre à m’arrêter, je change juste mon mode de vie.

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