Nana Mouskouri : L'ultime divinité grecque
Musique

Nana Mouskouri : L’ultime divinité grecque

Elle n’hésite pas à parler de sa carrière comme de «l’amour de sa vie», une longue idylle à laquelle elle ne se résout pas à renoncer. À 83 printemps, Nana Mouskouri est de celles, les rares, qui chantent pour vivre et vivent pour chanter.

Un sourire sculpte sa bouche. Malgré les entrevues à la chaîne, cette journée de promotion possiblement éreintante, Nana resplendit, pétille. Elle cache presque parfaitement cette gêne qui la tenaille encore, mais ses lèvres pincées, nerveusement, la trahissent un tout petit peu. «J’ai appris que je pouvais parler. Quand j’étais plus jeune, j’étais timide, je n’y arrivais pas, tandis que maintenant, je suis plus libre. Je me dis, bon, après tout, tout le monde ne vient pas ici pour me faire du mal», confie-t-elle en évoquant les journalistes.

Dans sa voix, les accents de Grèce et de France se mélangent. On la reconnaîtrait à son phrasé si distinctif en gardant les yeux fermés, sans même apercevoir ses grandes lunettes noires. Madame Mouskouri est une icône qui s’ignore. C’est que, voyez-vous, il y a de ces choses que ni la gloire ni l’expérience ne parviennent à dompter. Parlez-lui du trac, par exemple, de l’inquiétude qui la taraude avant d’empoigner le microphone et de monter sur scène. Chaque concert est encore pour elle un saut dans le vide, une épreuve qui se solde finalement en douceur exquise. C’en est presque une drogue. «Le moment où vous en êtes à l’exécution, vous ne pensez qu’à vos notes, à tout ce qui va sortir, si c’est sincère, et tout ça. Moi, je pense que c’est le parfait bonheur si le public applaudit. C’est quelque chose de merveilleux. Mais, en même temps, j’ai le même sentiment qu’après une grande douleur qui s’explose, qui s’en va.» Nana ne se plaint pas de cette condition un brin embarrassante, bien au contraire, et puis «ce n’est pas un très grand mal», qu’elle vous dira. Généralement, ça passe après les trois ou quatre premières chansons, le temps d’apprivoiser l’assistance. Liberace lui avait bien menti. «Un jour, j’étais à Los Angeles pour un spectacle avec Unicef, je tremblais de peur. Il m’a dit: “Écoute chérie, le trac, tout ça, c’est quelque chose qui dure seulement 80 ans. Après, ça passe.” Là, il n’est plus là pour que je lui dise qu’il n’avait pas raison!»

La vocaliste ne doit pas non plus sa légende au hasard des rencontres, ces spectaculaires amitiés qui continuent d’embellir sa vie. La discipline façonne toute l’existence de Nana, Vaillante au possible, et jusque dans les moindres racoins du quotidien. Elle fait tout ce qu’elle peut pour protéger sa voix, préserver son don. «Il faut, et pendant toute la vie, faire attention à certaines choses. C’est ce que j’ai fait. Donc, bien sûr, lorsque je me prépare pour la tournée, je commence à chanter petit à petit, pas beaucoup, tous les jours, pour m’habituer déjà et libérer ma voix. […] Il faut faire attention de ne pas avoir des acidités à l’estomac, il y a des choses comme ça, comme manger naturellement, éviter certaines choses qui font trop de salive. J’adore les produits laitiers, mais quand on chante, il ne faut pas tellement. Puis, pour l’équilibre de la voix, ce qui est le plus important, c’est le sommeil. Pas trop, non plus, mais faire huit heures si c’est possible.» Et quand la voix faillit, malgré tout, elle a son remède: «Il faut du miel avec de la camomille, des fois un peu de citron à cause des vitamines.»

Le goût du partage

Grec, français, allemand, japonais, espagnol, italien, néerlandais, on en oublie sûrement. Tant dans ses chansons que dans les présentations qui les précèdent, Nana s’avère une redoutable polyglotte. Elle est d’ici, d’ailleurs, de partout à la fois, transgressant joyeusement les frontières au nom de sa passion. «Il faut respecter les langues comme on respecte la musique», résume-t-elle si habilement. Un travail exigeant qui passe par la compréhension des mots, la célébration de leurs sonorités vraies. Cette carrière titanesque, et absolument impossible à reproduire à l’ère de la mondialisation, elle la doit grandement à sa flexibilité peu commune. Cette façon qu’elle a de jongler entre les dialectes et les styles dans une espèce de ronde infinie.

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photo Antoine Bordeleau

Trop souvent, au Québec, on la cantonne à ce rôle de chanteuse de variétés, au Tournesol ou au Soleil soleil repris dans les publicités d’une franchise de résidences pour aînés. Or, ce n’est qu’un petit échantillon de sa vaste discographie, qu’un pan de sa personnalité multifacette. Ce qu’on sait moins de Nana Mouskouri, c’est ce goût pour le jazz qu’elle cultive depuis l’adolescence. Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Billie Holiday… The Girl from Greece Sings, son album de 1962 enregistré à New York aux côtés de Quincy Jones, témoigne merveilleusement de l’admiration qu’elle porte à ces grandes Américaines. Un secret musical encore trop bien gardé, le souvenir d’une expérience initiatique qu’elle se remémore les yeux brillants. «C’était le début de tout pour moi. D’abord, il m’a donné un grand choix de disques, il me fallait les écouter et choisir les chansons. Après, il passait me prendre tous les jours après 6h et on allait faire tous, tous les clubs. On allait écouter “the masters” qu’il me disait, les maîtres. […] Par la suite, après 15 ou 20 jours, on est allés au studio. Là, c’était lui qui commandait. Ça commençait par le rythme, puis il travaillait instrument par instrument. Après, c’était à mon tour de chanter avec eux. Il me reprenait sans arrêt. Il me disait: “Il faut que tu sentes plus ce que tu chantes.” Avec lui, j’ai appris à chercher dans les chansons, à trouver la signification des mots.»

Forever Young, c’est beaucoup ça. L’album et sa tournée homonyme commémorent une époque passée, mais pas révolue parce que la musique, après tout, ne connaît ni les âges ni le temps. La musique est éternelle et ça tombe bien: Nana l’est aussi.

Le 18 mai au Grand Théâtre de Québec
Le 19 mai à la Maison symphonique

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