Ariane Moffatt : Vulnérable force
Musique

Ariane Moffatt : Vulnérable force

Ariane Moffatt présente son sixième album, Petites mains précieuses, une œuvre fragile et forte qui a germé à la suite d’une profonde renaissance personnelle.

«Au final, c’est ben dur de sortir Ariane d’Ariane!», lance la chanteuse en riant lorsqu’on lui dit qu’on entend toutes sortes d’énergies sur Petites mains précieuses, son sixième album à venir ce mois-ci. «J’ai toujours envie d’écouter mon instinct, de ne pas suivre qu’une seule idée et d’avoir mon son qui n’est pas celui de quelqu’un d’autre.» Malgré des tergiversations ces dernières années – vers un essai bilingue (MA) et un party électro (22h22) –, on la reconnaît toujours, Ariane, dans cette pop chaude tantôt planante, tantôt dansante, dorlotée de cordes ou énergisée de synthés, et ce nouvel album ne fait pas exception. Petites mains précieuses baigne aussi dans des couleurs soul et disco, entre autres.

«Le disque s’inscrit dans des musiques aux tempos assez smooth, précise l’artiste dans son studio du Mile-End. Je me suis fait une playlist de Sade, Rhye, Al Green, Bill Withers. En studio, on écoutait beaucoup Rufus & Chaka Khan. C’est aussi un peu 90s par moments. Le beat de mon extrait Les apparences me fait penser à Rock with You de Michael Jackson, par exemple. Mais ça reste que l’album, c’est moi dans le fond!», dit-elle en se tapant les mains sur les jambes. Geste qui nous indique, avec raison, qu’elle n’a plus besoin de présenter sa musique après presque 20 ans de carrière.

Avec le cheminement et le bagage que possède Ariane, faire des albums au goût du jour ne s’avère pas nécessaire, contrairement par exemple à une Rihanna. «Mon public a vieilli avec moi. Quand même que je voudrais faire du hip-hop parce que j’en écoute et que j’aime ça, ce serait pas cohérent. C’est important de prioriser ma vision et de la pousser plutôt que de vouloir m’inscrire dans un son du moment. C’est important, plus tu chemines comme artiste, de ne pas être aux crochets d’une esthétique qui pourrait plaire.»

Propre essence

Ses instincts et ses désirs sont la source principale de sa musique. De ses mots aussi. Ariane Moffatt a toujours davantage souhaité transmettre des chansons qui sont du registre de l’intime. Que ce soit des textes plus portés vers la sensualité avec l’autre ou bien par des questionnements personnels. C’est un contexte particulièrement intime qui l’a poussée cette fois-ci vers l’écriture. La chanteuse s’est mise à écrire à l’hôpital, dès les premiers jours de vie de son fils George, qui a aujourd’hui un an. «J’avais vraiment envie d’écrire, j’en avais carrément besoin. Au début, y était pas question d’un album précis, je venais d’accoucher! Mais il y avait la certitude de vouloir faire quelque chose de plus concret, de chaud, qui va dans l’intime. Avec ce que je vivais, ça s’est imposé assez tôt. D’habitude, je travaille beaucoup avec des concepts qui arrivent parfois avant l’écriture – 22h22, c’était toute une idée autour d’une minute –, mais là, c’était pas ça. L’écriture m’a accompagnée dans une période de vie, une forme de renaissance personnelle, et la naissance de mon bébé. J’étais contente de voir que ça pouvait se glisser dans ces moments-là.»

Mais si la maternité a provoqué l’écriture de ce nouvel album, elle n’en est pas pour autant un thème prédominant cette fois-ci, insiste Ariane. Après tout, 22h22 était déjà beaucoup autour de ça. «Les enfants prennent énormément de place dans ma vie [les grands frères de George, les jumeaux Paul et Henri, ont 5 ans], mais c’est sûr que comme artiste, je veux pas juste parler de ça, j’ai d’autres choses à exprimer. Pour celui-ci, oui, je m’étais dit que je ne voulais pas faire un album qui digère la maternité, mais c’est plus profond que ça, comme si c’était revenu me reconnecter à ma propre essence. J’ai eu des complications de grossesse et quand je suis sortie à l’extérieur après l’accouchement, je voyais le soleil comme si c’était pour la première fois et j’avais cette impression que certaines parties de moi renaissaient. En ce sens, c’est plus ça que l’écriture est allée chercher, l’inspiration est allée dans les zones de “moi” plus que de la mère.»

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photo : Jocelyn Michel (Consulat)

«Ça m’a aussi fait penser à mes débuts, avec mon premier album Aquanaute, ce sentiment d’écrire par nécessité, dans un état sans défense», ajoute-t-elle, avant de mentionner que Francis Collard, le réalisateur et ingénieur de son avec qui elle a concocté son tout premier disque, est revenu dans sa vie et a marqué la production de Petites mains précieuses. «Ici, au studio La Classe [nommé ainsi puisqu’il est situé au-dessus du CPE de George], j’ai accumulé plein de synthés et d’équipement. Pendant que je composais les maquettes, Francis est débarqué ici, au départ pour m’aider à trouver des bons sons de voix et de piano. Il m’a dit: “Je suis maintenant à la campagne et j’ai plein de préamplis et de compresseurs dont je ne me sers plus.” Ç’a été comme un espèce de coach de studio qui est revenu vers moi tout simplement en bon ami et ç’a été une façon de reconnecter. C’est un geste vraiment généreux qui, pour moi, a du sens dans tout ce processus.»

Et pour la production de l’album, à l’hiver et au printemps 2018, la chanteuse a aussi renoué par instinct avec des collaborateurs importants. «J’avais le goût de vivre quelque chose de fort et humain. Du jour au lendemain, j’ai senti mon alignement. Je me suis dit: “OK, ne boude pas ton plaisir, appelle Philippe Brault!” C’est le parfait allié pour comprendre ça, puisqu’il navigue entre les mondes plus vintages et organiques, mais il fait plein de choses actuelles aussi. Et Joseph [Marchand] et Alex [McMahon], c’est les hommes de ma vie!», dit-elle à propos des deux musiciens qui ont travaillé avec elle sur l’album.

L’écho

Le premier extrait Les apparences donnait le ton en avril dernier. Un vent de fraîcheur électropop et un mantra accrocheur: «On ne change pas/C’est toujours pareil». «On peut le prendre de différentes façons. Pour moi, c’est rassurant de dire: “On ne change pas essentiellement qui on est, alors autant travailler avec cette matière première.” Ça ne veut pas dire qu’on est pogné à être tout le temps pareil avec les choses qui nous écœurent. C’est pas fataliste, mais plutôt: “Arrête de vouloir être quelqu’un d’autre, de vouloir te réinventer à travers autre chose que ce que tu es profondément.” Oui, je pense qu’on évolue, qu’on peaufine notre petit diamant, mais fondamentalement, on a une essence et elle sera toujours la même.»

Est-ce une maxime qui peut aussi s’appliquer à Ariane Moffatt en tant qu’artiste? «C’est drôle l’effet que cette chanson a eu sur moi, parce que je l’ai écrite avec certitude, répond-elle. En l’écoutant avec du recul, la chanson m’a donné une claque, elle m’a inspiré des questionnements par rapport à certaines habitudes de vie, par exemple. C’est comme si ma propre toune me donnait une leçon! C’est la première fois que j’expérimente ça et c’est une bonne affaire!»

Un autre titre de l’album qui aura sans doute beaucoup d’écho, c’est la très entraînante La statue, qui évoque les dénonciations d’abus et le mouvement #MeToo. «Finies les années de l’imposture/De l’hypocrisie d’une culture/Où la honte résonne plus fort que la loi/Où le cœur de la femme en silence se débat», y chante Ariane Moffatt. Voilà qui sort l’artiste hors de son cadre habituel et l’amène vers quelque chose à saveur sociale. Mais ça reste dans l’intime, nous dit-elle. «Un artiste est appelé à évoluer et à éclore dans ce qu’il ou elle souhaite transmettre. Moi, comme citoyenne et comme femme, c’est comme ça que j’ai évolué et ç’a pas le choix de transparaître dans mes créations. Si je parle de ce thème, c’est que le jour où des femmes sont sorties par rapport à Rozon, je trouvais ça tellement courageux que je me suis recueillie et j’ai voulu, par la création d’une chanson, leur offrir mon soutien. Ça me rappelait comment j’avais écrit Poussière d’ange pour ma chum Julie. Écrire des chansons, c’est une façon de communier, de faire mon petit geste.»

Mot de la fin

«Il est aussi fragile que fort. Exactement comme la femme que je suis aujourd’hui.» Voilà comment Ariane Moffatt décrit Petites mains précieuses dans la pochette de l’album – au design et aux photographies magnifiques, soulignons-le. Finalement, ce qui fait du disque un succès, c’est la force qui germe à travers la vulnérabilité. «C’est drôle, on dirait qu’après presque 20 ans de métier, j’ai davantage d’outils pour retourner dans des états que je ne vis pas nécessairement – j’ai pas fait une dépression récemment, mais comme référence, j’ai eu des épisodes plus noirs dans ma vie. À un moment donné, avec le bagage, on dirait qu’on a plus les clés pour être capable d’aller sans peur dans ces parties de nous qui ont ressenti très fort les choses.»

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Petites mains précieuses
(Simone Records)
Disponible le 19 octobre

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