Antoine Corriveau : Mes tripes livrées pour vous
Musique

Antoine Corriveau : Mes tripes livrées pour vous

Antoine Corriveau canalise les passions et drames qui le consument sur Feu de forêt, un mini album doublé d’un concert conceptuel et multidisciplinaire.

Il est passé de Coyote à Secret City, devenant du même coup le premier musicien francophone signé sous cette  réputée étiquette de disques montréalaise. Une signature qui n’a, pour ainsi dire, rien de banal. Mais qu’est-ce qui a pu, si ce n’est pas trop indiscret bien sûr, motiver pareil move?  « C’est plein d’affaires, je pense. C’est eux qui sont venus vers nous et, en fait, moi je pense qu’à quelque part, je ne me voyais plus capable de répéter ad nauseam le set up de ‘’je sors un disque en licence, on a Musicaction, on fait de la promo et après on fait des clips et puis des shows.” Je pense aussi que mon projet est un peu niché au Québec, consent Antoine Corriveau. En fait, j’ai été intéressé par la manière dont Secret City travaille et ce qu’ils m’ont présenté comme vision pour mon moi. »

L’auteur-compositeur-interprète rompt ainsi avec une certaine routine dans laquelle il aurait pu se vautrer, un cycle de création et de diffusion sempiternel. Il est de ceux, voyez-vous, qui se méfient du confort. « Je pense que [ce changement] est beaucoup motivé par le goût d’essayer autre chose et par une belle rencontre, aussi, avec Magali Ould à Osheaga quand mon gérant me l’a présentée. On s’est super bien entendus. Mon instinct ne m’a pas trompé, je pense. On travaille sur la sortie du EP en ce moment et, dans chacune des étapes, j’ai vraiment senti un espèce de souci du détail et une implication, peut-être, un peu émotive et musicale de leur part. C’est vraiment des trippeux de musique, on se rejoint là-dessus et je me sens, comme, avec le bon monde. »

Feu de forêt est né dans l’urgence que ce titre suggère d’emblée. Ce maxi, Corriveau l’a composé à même le chalet isolé qui lui a servi de studio d’enregistrement. Il y sera resté créatif jusqu’aux ultimes instants. « T’sais, je suis parti avec Stéphane Bergeron au drum, Marc-André Landry à la basse et Nicolas Grou qui réalise. On était juste les quatre et j’avais aucune idée de ce qu’on s’en allait faire, c’est la première fois que ça m’arrivait j’avais peur de faire perdre le temps de tout le monde. J’avais Deux femmes, elle était finie, mais sinon, pour 1982, j’avais juste un riff dans mon téléphone. Le soir, on a jammé avec les gars sur ce riff-là parce qu’ils l’aimaient. Quand ils sont allés se coucher, j’ai capoté. J’étais comme ‘’fuck, faut que j’écrive un texte! ». Le mood était le fun et on était juste là pour deux ou trois jours. »

(Crédit: Frédérique Bérubé)
crédit : Frédérique Bérubé

On lui connaissait déjà ce goût pour les écosystèmes saccagés, à en juger par sa prose et la pochette de son dernier long en date. Les textes et les ambiances de Feu de forêt se nourrissent de cette même fascination, un paradoxe, à bien y penser, pour ce Montréalais ancré dans le bitume. « Moi, quand je me retrouve dans la nature, je me sens vraiment, des fois, terrassé par la grandeur de tout ça. Cette imagerie-là du feu est venue sans trop y réfléchir, mais j’ai lu là-dessus après, au moment de développer le spectacle et la pochette. C’est super intéressant parce qu’il y a énormément de feux de forêts tout le temps, dans le monde. C’est quelque chose qui est traité comme une catastrophe pour l’homme alors que c’est un processus normal. La forêt en a besoin pour se renouveler. […] Il y a cette espèce de dichotomie là entre quelque chose qui, à la base, n’est pas un problème. » Il ne suffit que de penser au bleuet, exemple fort concret, à cette baie devenue symbole identitaire suite à cet incendie qui avait ravagé les boisés du Saguenay. C’est de la destruction, parfois, que naissent les plus douces choses, les plus belles.

Un soir seulement

Antoine Corriveau voit par-delà la musique. Il juxtapose ses mots et sa voix à des images fortes, des spectacles méticuleusement élaborés, mais éphémères. Après s’être associé à la femme de théâtre Alexia Bürger pour une production de haute voltige à l’Usine C, voilà qu’il s’apprête à renouveler l’expérience du show total. « J’ai réfléchi beaucoup à ça récemment, à quel point la musique, c’est quand même l’un des seuls médiums artistiques qu’on consomme à répétition. On va réécouter un film, ça se peut, mais un show de théâtre, un show de danse, on va le voir une fois et on ne le recevrait pas de la même manière si on y assistait le lendemain. Avec le disque, on a vraiment ce rapport-là plus intime. T’sais, même un livre, c’est rare qu’on va le lire deux fois. C’est quand même fucké, ça. »

Cinq instrumentistes partageront la scène avec lui, se prêtant à des expérimentations musicales comme avec ces cymbales trafiquées par des pédales d’effets, décorant incidemment sa pop rock bluesée « d’un petit tapis de noise ». Le noyau de cet orchestre d’un soir? Deux basses et une batterie. « Le piano et la guitare vont faire partie du show aussi, mais ce ne sera pas comme l’espèce de colonne vertébrale du chanteur qui joue de la guitare ou du piano avec des musiciens qui l’accompagnent. C’est plus pour venir ponctuer des moments, accoter des accords quand ce sera nécessaire. » Des arrangements non conventionnels, pimentés de cor français et de violoncelle, qui se fusionneront aux projections de l’illustratrice Mathilde Corbeil. Comme sur la pochette qu’elle signe aussi, l’artiste visuelle proposera des cartes topographiques détournées, des lignes courbes s’animeront pour devenir volutes et se changer en motifs psychédéliques typiques des années 1970. Une métaphore qui sied joliment à ce cartésien fantaisiste, à Antoine Corriveau.

Feu de forêt
(Secret City Records)

Disponible maintenant

9 novembre
Au Club Soda (Montréal)

Dans le cadre de Coup de cœur francophone

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