À la rencontre des Trans
Musique

À la rencontre des Trans

Les Trans Musicales de Rennes ont célébré la semaine dernière leur 40e édition avec une programmation encore une fois éclectique et bigarrée, tout comme le volet off Bars en Trans qui, lui, touchait son quart de siècle. Retour sur trois jours intensifs de musique où les artistes québécois étaient à l’honneur.

Quand Jean-Louis Brossard et Béatrice Macé ont démarré ce qui allait ensuite devenir les Rencontres Trans Musicales à Rennes en 1979, ils ne se doutaient pas que 40 ans plus tard, cet événement serait au centre de leur vie et qu’il deviendrait l’un des plus importants festivals de musique à travers le monde. «À la base, c’était un truc de copains. On voulait montrer les groupes de Rennes aux Rennais. Jamais on n’aurait pensé que ça durerait 40 ans! C’était un truc de passion, on était tous étudiants ou jeunes travailleurs. Après c’est devenu un métier. J’étais bénévole de mon propre festival jusqu’en 1991! Fallait bosser à côté pour s’en sortir. Quand on a fait la première édition, on a failli ne pas en faire une deuxième et c’est vraiment grâce à la demande des gens et des artistes qui voulaient y jouer qu’on a persévéré. Ensuite, avec les années, le festival est devenu de plus en plus gros et c’est là qu’on s’est mis à inviter des artistes étrangers», résume l’infatigable Jean-Louis Brossard.

Pour ce qui est de la programmation générale, le grand manitou des Trans n’a pas dérogé à la règle qui veut que le festival soit un vivier pour découvrir ce dont on parlera dans quelques mois, quelques années… ou pas du tout. Les Trans tiennent toujours à une certaine exclusivité, afin d’être le premier événement à présenter les artistes de sa programmation sur le territoire français. «On a gardé la même philosophie, celle de découvrir de nouveaux artistes. Y’en a deux ou trois qui ont joué plus d’une fois aux Trans en 40 ans, c’est tout. L’idée est d’aller plus loin et de montrer des artistes que personne n’a jamais vus. Hubert Lenoir, c’était sa première fois en France par exemple».

Hubert Lenoir, photo Patrick Baillargeon
Hubert Lenoir, photo Patrick Baillargeon

Techno, hip-hop, global bass, néo-psychédélique, jazz, post-punk, folk… peu importe l’origine, rien n’échappe à l’oreille aiguisée de Jean-Louis Brossard, qui demeure encore aussi allumé et passionné qu’à ses débuts. Trans après Trans, l’éclectisme de ses choix ne le dément pas. Encore cette année, l’événement a attiré plus de 58 000 participants sur les cinq jours au Parc Expo, où a lieu la majorité des concerts, et en ville. C’est sans compter les 1500 professionnels de l’industrie (une centaine venus de l’étranger) et quelque 400 journalistes accrédités (dont 33 internationaux). Juste du Québec, il y avait cette année des représentants des labels Bonsound et Lisbon Lux, du Festival de musique émergente de Rouyn-Noranda (FME), du FIJM et des FrancoFolies de Montréal ainsi que de Musicaction.

Attirer autant de gens dans un festival qui ne compte pratiquement aucune tête d’affiche et dont 80% de la programmation est composée d’artistes que peu de gens connaissent, c’est assez incroyable. Et pour beaucoup de ces artistes, c’est souvent la première fois qu’ils jouent devant une foule aussi considérable (et pour certains, c’est peut-être l’unique fois aussi). «Ce n’est pas un festival de showcases où les groupes jouent 30 minutes et s’enchaînent l’un après l’autre», estime Jean-Louis Brossard. «On a un gros son, un bel éclairage, on présente de vrais concerts. Les Trans ne sont pas un truc collégial comme dans un festival où ils sont cinq à programmer, ce n’est pas comme ça chez nous. Nous, c’est de l’instinct, de la passion. Et le public nous fait confiance. Les Trans ont forgé une certaine identité musicale à Rennes et dans la région, une identité musicale très plurielle, c’est une vraie ville de musique».

Spécimens canadiens

Hubert Lenoir, photo Patrick Baillargeon
Hubert Lenoir, photo Patrick Baillargeon

Fait à noter cette année, neuf artistes canadiens se retrouvaient à Rennes, du jamais vu depuis le volet Focus Canada de 2014 où six artistes s’étaient déplacés. Sous la bannière Spécimens canadiens, Hubert Lenoir, l’Italo-Canadien Bruno Belissimo et Les Louanges étaient à l’affiche des Trans alors que Pierre Kwenders et son crew de Moonshine, L.Teez, Elisapie, Emilie Khan, Loïc April et Daran – qui demeure à Montréal depuis plusieurs années – se retrouvaient aux Bars en Trans. Une grosse vitrine pour le Québec et le Canada. On en a rarement (jamais?) vu autant à Rennes réparti sur les deux événements.

Mais qu’est-ce que cela représente pour les artistes québécois un passage aux Trans? «Un concert aux Trans est une incroyable vitrine pour les artistes car c’est le dernier gros festival de l’année et pour ainsi dire le premier de l’année suivante. C’est là où la plupart des programmateurs de festivals se retrouvent et font leur magasinage pour la prochaine saison», explique Gourmet Délice de Bonsound. Le cofondateur de la boîte montréalaise s’était déplacé à Rennes surtout pour assister Les Louanges. Programmé en première partie du spectacle d’Aloïse Sauvage, le groupe de Québec mené par Vincent Roberge bénéficiait d’une belle présence aux Trans avec cinq concerts dans la salle de l’Air libre en périphérie du site principal. «Je me sens privilégié», admet l’âme des Louanges rencontré au QG du festival. «C’est exceptionnel d’avoir une telle visibilité ici. D’un jour à l’autre, j’ai noté plus de réactions sur Instagram et l’équipe qui nous entoure travaille fort pour attirer les programmateurs de festivals et nous trouver des concerts. On en a déjà quelques-uns qui se sont confirmés pour 2019. Mais avant d’apprendre qu’on était programmé aux Trans, je ne savais rien de ce festival», avoue le multi-instrumentiste. «Là, je sais que c’est l’un des plus importants en France».

Même son de cloche chez Hubert Lenoir qui n’avait jamais entendu parler de ce festival avant d’y être invité. Le sulfureux chanteur et musicien a eu la difficile tâche d’ouvrir la série de concerts au Parc Expo le jeudi à 20h30, sans doute la période du festival où il y a le moins de spectateurs. Cela n’a pas eu l’air de préoccuper le principal intéressé, qui a livré une performance à la hauteur de sa réputation. Devant une petite foule attentive, Lenoir s’est donné entièrement, comme toujours. Avec son nom projeté en grosses lettres derrière lui et le titre de son album Darlène affiché sur un drap ramené de son hôtel, l’artiste androgyne parle de son accent, raconte un peu d’où il vient, se trémousse torse nu, se lance dans des solos de guitare effrénés, invite une fille du public à venir le rejoindre sur scène et danse lascivement avec elle, se jette dans la foule, embrasse son guitariste… Bref, un Hubert Lenoir fidèle à lui-même et plutôt à l’aise. «Je n’avais aucune appréhension pour ce show, même si les gens ne connaissaient pas ma musique», souligne Hubert Lenoir, rencontré quelques heures après ce premier spectacle en sol français. «Pour moi, tout ce qui compte c’est ce qu’il se passe sur scène entre moi et mes six musiciens. J’ai vécu un beau moment de musique ce soir», révèle-t-il. Auréolé d’une réputation sulfureuse mais fort enviable, Hubert Lenoir semble déjà avoir de solides assises en France. Des concerts sont prévus en février, notamment au festival Génériq et à Paris. D’autres concerts pourraient bientôt s’ajouter à la liste. Maintenant, reste à voir comment le public français va réagir. «On est tous des êtres humains, tous touchés par pas mal les mêmes trucs donc j’ai confiance. J’ai déjà pas mal de bonnes réactions sur internet de la part des Français. Y’a peut-être une différence culturelle, mais ça ne m’inquiète pas».

Bodega, photo Patrick Baillargeon
Bodega, photo Patrick Baillargeon

Bars en Trans

Si les pros sont nombreux à se donner rendez-vous aux Trans Musicales, ils sont de plus en plus nombreux à se rendre à Rennes pour repérer de nouveaux artistes aux Bars en Trans. Avec plus de 130 artistes programmés dans une quinzaine de petits bars ou autres lieux de la ville bretonne, l’événement est riche en découvertes. Les Bars en Trans aiment proposer une vitrine éclectique, avec des artistes provenant de Rennes et de Bretagne bien entendu, mais aussi de partout à travers la France et le reste du monde.

Des six artistes canadiens programmés, il semble que ce soit l’envoûtante Elisapie qui a suscité le plus d’intérêt. Le crew de Moonshine, qui présentait une version édulcorée de ses chaudes soirées, sorte de petite introduction, a tout de même réussi à récolter de bons commentaires et tout porte à croire que les Français et les Belges verront encore plus de Moonshine en 2019.

Et demain?

On espère sincèrement que ce festival hors du commun, qui, d’année en année, propose une programmation aussi inusitée qu’unique, sera encore là dans 40 ans. «Si tu me demandes de tracer un bilan des quarante dernières années, on en aurait pour des heures», précise Jean-Louis Brossard. «Je garde évidemment d’excellents souvenirs de concerts exceptionnels et de rencontres humaines. Car les Trans c’est aussi ça, un événement où les gens se rencontrent. Les groupes, les journalistes, les pros de l’industrie et le public, tout le monde se mélange. Moi, quand je suis dans la salle, je ne suis plus le directeur, je suis le public», assure l’invétéré mélomane pour qui l’heure de la retraite n’a pas encore sonné. «Les Trans, c’est tous les ans un nouveau pari et une nouvelle aventure. C’est toute ma vie, à 500%. J’espère que ça existera toujours dans 40 ans, que la relève sera bonne, que les gens qui nous remplaceront auront l’esprit des Trans du début.»  

Bilan

Faire un retour précis sur les Trans Musicales est impossible. Un compte-rendu du festival rennais demeurera toujours un exercice inachevé. Avec 89 groupes et 118 concerts, répartis principalement entre le Liberté durant la journée et les quatre scènes du Parc Expo en soirée, puis tous ceux des Bars en Trans, on se doit de faire des choix. Certes, on ne fait pas toujours les bons, mais il arrive heureusement qu’on tombe sur des groupes fantastiques ou sur d’improbables et merveilleux ovnis, notamment les neufs musiciens de la troupe afro-funk nipponne d’Ajate en clôture du festival à 4h du matin. Un truc complètement dingue, chanté en japonais mais exécuté de manière impeccable et tellement ludique. On n’aurait pas rêvé mieux comme finale de cette 40e édition. Puis on se souviendra du dub afro-électro chamanique du groupe ougandais/anglais Nihiloxica; de l’énorme son et de la puissance de la bande stoner/post-punk/noise The Psychotic Monks; du rhythm n’ blues Rolling Stonien des Surrenders; des toujours captivants Bodega qui présentaient leur nouvelle percussionniste; de la machine à danser afrobeat punk-funk new-yorkaise Underground System, menée par une chanteuse/danseuse/multi-instrumentiste hyper charismatique; du groupe psyché afro-caribéen Candeleros que les fans des Meridian Brothers devraient apprécier; du jeune trio post-punk français tRuckks aperçu aux Bars en Trans, de même que le duo dark électro Potochkine, aux paroles toutes en français, sexy croisement entre Kas Product et Seelenluft.

Petit palmarès de ce que certains professionnels présents aux deux événements ont retenu

Sandy Boutin (FME/Simone Records): 

The Psychotic Monks / Terrenoire / Wooze

Kem Lalot (Eurockéennes): 

Bodega / Underground System / Bigger / Oktober Lieber / Di#se / Noir Boy George

Gourmet Délice (Bonsound): 

Aloïse Sauvage / Psychotic Monks / Muthoni Drummer Queen

10 artistes qui ont fait leur marque suite à leur passage au festival

Les Trans Musicales de Rennes ont pour mission de faire découvrir ce qui sera populaire dans les années à venir.

Beck / Bjork / Nirvana / Lenny Kravitz / Fat Boy Slim / LCD Soundsystem / DJ Krush / !!! / Ben Harper / Morphine

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