Robert Nelson : La déclaration d'indépendance d'Ogden
Musique

Robert Nelson : La déclaration d’indépendance d’Ogden

Amputé de ses potes d’Alaclair Ensemble le temps d’un album, Robert Nelson change de registre et livre une douzaine de pièces impudiques. Même quand la mélancolie l’assaille, il trouve le moyen de redonner à quelques figures bas-canadiennes leur lustre d’antan. Tout ce qu’il touche est fondamentalement québ.

Ça ne prend pas la tête à Papineau pour savoir que Robert Nelson (né Ogden Ridjanovic) est devenu, au fil des ans, un joueur important du proverbial Québec moderne. Plutôt que de mettre son drapeau en berne, ou d’imiter ce que les protagonistes de la chanson dite engagée ont ressassé plus souvent qu’à leur tour, il s’est démarqué avec son style décalé et ses références historiques pas piquées des vers. Très vite, on l’a reconnu à sa sympathique bouille de fanfaron échevelé, à ses mimiques comiques et à ses couplets qui, franchement, tranchaient avec une certaine idée que les néophytes de la région de Québec s’étaient, jusqu’ici, fait du hip-hop. Il s’est, très vite, imposé comme le contraire de Souldia ou Taktika, de ce que Les Arshitechs du Son d’alors faisaient tourner en rotation forte. Ogden, tout comme ses pairs d’Alaclair, était de la nouvelle école. Leur atterrissage dans le paysage a eu l’effet d’une bombe. «J’ai commencé à 21 ans et je n’aurais jamais pu m’imaginer que ça lèverait de même, à ce point-là. J’étudiais à McGill au début, mais je suis vite déménagé à Québec parce que c’est là que la majorité des gars habitaient dans ce temps-là. J’ai fait le choix de lâcher l’école pour me consacrer pleinement à la musique et pour lancer le Punch Club. Je suis bien content et soulagé que, finalement, ça n’ait pas été un move de cave.»

Si Kirouac confie aspirer au «rap game» d’Ogden dans Mile End Story, si son écriture décomplexée et champ gauche a perduré et fait école, c’est qu’il a ce timbre vocal unique et que son propos surprend. Agent de protection du patrimoine presque malgré lui, il emprunte son sobriquet de MC à l’un des chefs de file du mouvement des patriotes. Robert Nelson aura été, tour à tour, étudiant de la faculté de médecine à Harvard, chirurgien, pédagogue puis politicien. Anglophone et anglican, issu de la diversité culturelle, le premier président de la République du Bas-Canada s’imposait comme l’alter ego parfait pour un rappeur souverainiste de confession musulmane et d’origine bosniaque.

N’eût été Ridjanovic, nombreux sont les Québécois qui auraient oublié Robert Nelson. C’est un nom qu’on n’évoque qu’en filigrane dans les livres d’histoire du secondaire, un brave monsieur qui n’a jamais été récupéré par les nationalistes ethno-linguistiques. Arrivé quelque 14 décennies trop tôt, et peut-être même davantage, Bobby Nel n’avait pas de quoi inspirer Lévesque ou Pariseau. «Papineau était pas mal plus soft dans ses revendications de patriote. Nelson a comme été tassé. […] Non seulement il essayait de sortir la reine d’Angleterre, de sortir du régime britannique, mais il s’opposait aussi à la prédominance du clergé dans les affaires de l’État. À la suite de son échec révolutionnaire, je pense que Robert Nelson a moins été retenu comme un personnage consensuel. Papineau, lui, arrivait quand même à fitter dans le narratif franco-catholique un peu plus.»

En presque une décennie de carrière, Ogden s’est fait un point d’honneur de repousser une série de Bas et de Hauts-Canadiens vers la lumière. À cet effet, le premier extrait de son album à naître rend hommage au hockeyeur Jacques Plante. «Ce qui m’inspire dans les figures historiques comme Robert Nelson ou Jacques Plante, ce qui m’intéresse dans le passé, finalement, c’est de trouver une façon de le réintégrer au présent.» S’il peut sembler aujourd’hui impensable qu’un gardien de but ne protège pas son visage, le joueur du Canadien a été le premier à porter un masque dans le cadre d’un match de la LNH. C’était en 1959. Taillé dans la fibre de verre, le dispositif d’alors ressemble davantage à un accessoire de film d’horreur, à ce que porte le personnage de Jason dans Vendredi 13. Scrutée avec des yeux d’aujourd’hui, la photo d’époque de Jacques Plante relève néanmoins de la métaphore. C’est le portrait d’un homme brisé, à chair et à sang, caché sous son armure. «Ça prenait de la force pour se montrer si vulnérable. Il était blessé, mais il faisait peur à l’adversaire avec son masque qui ne laissait pas voir ses expressions faciales. […] Le masque de goaler a évolué, ça n’a plus rien à voir avec celui de Jacques, mais ça reste un symbole fort.»

Avec Nul n’est roé en son royaume, Ogden lève justement le voile sur une palette d’émotions, un pan de sa personnalité qu’il avait dissimulé jusqu’ici. «J’avais envie d’exposer le contraste entre ma vie publique et privée. C’est ce à quoi le titre fait référence. Le succès, popularité reflétée dans la vie publique, et particulièrement dans les réseaux sociaux, rend rarement justice à la solitude et aux défis de la vie personnelle.» L’exercice auquel il se prête est tout autre, complètement différent de ce à quoi il nous a habitués avec son boys band de post-rigodon, mais également avec Rednext Level, projet parallèle et intentionnellement motté qu’il mène de front avec Maybe Watson. Sur cet opus qu’il présente ces jours-ci et qui le met à l’avant-plan, le parolier se déploie dans une gamme résolument plus intime. «J’aborde la mort, le deuil, la peine d’amour, la dépression, la consommation, le spleen de la vie d’artiste, des tournées. C’est des thématiques mélancoliques. Aussi, je pense qu’on assiste à une épidémie de dépression, d’anxiété, tout ça. L’album, c’est un peu ça au final.»

À l’instar de la gravité des sujets abordés, le processus de création diffère de ce à quoi il s’était habitué. En tout, une année et demie aura été nécessaire pour l’écriture et l’enregistrement de cette offrande. Une éternité ou presque, en ce qui le concerne, compte tenu de sa routine. «Pour Alaclair ou Rednext, on fait souvent de l’impro ou de l’écriture automatique. Pour mon album solo, j’ai d’abord visualisé les thèmes avant de commencer à écrire. Je me suis aussi permis de retoucher mes textes, de les retravailler. Je me suis donné plus de temps.»

Dur de se rendre à la campagne sans s’perdre

On ne l’aurait pas, à l’époque de 4,99$, imaginé vivre à la ferme, où il y a des cochons qui baignent dans la merde. Pourtant, le cycle de production de son dernier bouquet de chansons concorde avec un certain retour à la terre. Ogden n’est plus tout à fait ce citadin avec de la broue dans le toupet, ce voyageur au passeport généreusement étampé. Il s’est initié aux joies de la lenteur, du repos casanier. C’est essentiellement ce qu’il raconte sur Pa. «J’ai écrit l’album au même moment où j’ai commencé à aller plus souvent dans le bois, à mon chalet en Mauricie. Si t’es pas heureux ici, tu le seras pas ailleurs non plus. J’ai pas mal pensé à ça… Ça marche mes affaires, j’ai du succès, je suis privilégié et je le sais, mais est-ce que c’est vraiment quand je cours partout que je suis le plus heureux? Est-ce que c’est pas plus quand je contemple la nature que je me sens le plus comblé?»

Alors que d’autres rappeurs québ friment avec leur prétendu bon bread ou enchaînent les conquêtes féminines sur les pistes de danse, Ogden, lui, ne s’enfle pas la tête. «Au Québec, le succès critique et même populaire ne te garantit pas un succès financier. Le marché est super petit et, en plus, nous, on divise tous nos revenus par six. Forcément, ça t’oblige à être humble.» Un Humble French Canadien, en somme. Il a toujours le dernier mot.

Nul n’est roé en son royaume
(Disques 7ième Ciel)
Sortie le 12 avril

En concert :
8 juin à L’Anti (Québec)
14 juin à L’Astral (dans le cadre des Francos de Montréal)
6 juillet à La Noce (Saguenay)
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