Sarahmée : Parée au décollage
Musique

Sarahmée : Parée au décollage

En proie à un nombre croissant d’écoutes sur YouTube et Spotify, sélectionnée comme porte-parole pour la présente édition des Francouvertes et remarquée aux côtés de ses collègues rappeurs, Sarahmée commence enfin à récolter les fruits de son labeur.

On avait senti le coup venir dès que Marie-Gold et MCM l’ont recrutée pour des duos. Subitement, le Québec et le vaste monde semblaient prêts à lui accorder la place qu’elle méritait depuis longtemps déjà. En un an, Sarahmée s’est propulsée de la sempiternelle relève au rôle de fée marraine. La parution qui suivrait allait forcément être couverte de long en large.

Elle aura mis, pour la citer, quatre ans à peaufiner sa plume et faire de la limonade (tiens, un clin d’oeil à Beyoncé!) avec de l’amertume. Il y a encore ce fond de rage dans ses textes, une colère qu’elle canalise avec élégance, mais l’avenir semble plus rose. Consciente de ses atouts, en plein contrôle de ses angles et de sa voix, la MC livre un solide album. Son meilleur en date, très certainement.

Sur Irréversible, la Québéco-Sénégalaise transmet son goût pour la danse et saupoudre son rap d’épices importées d’Afrique de l’Ouest. D’un balafon sur Abla Pokou à des mots en wolof un peu partout. C’est une célébration de son identité, de ce pays qui l’a vu naître et grandir. Un terroir, comme elle le détaille sur On est ensemble, où s’enracine les baobabs. Une terre si riche, sur le plan culturel, mais où le blé peine à pousser.

En entrevue comme sur disque, Sarahmée irradie de charisme, d’éloquence. Si bien qu’on a eu envie de vous retranscrire la quasi-totalité de notre entretien avec elle. Une rencontre réellement humaine, une conversation bien plus qu’un interrogatoire.

Catherine: Notre dernière entrevue ensemble remonte à 2013. Quelle franche progression, honnêtement. Je n’ai pas vraiment l’impression de m’adresser à la même femme. C’est quoi les outils que tu t’es donnés pour atteindre ce niveau-là? Parce que lorsque tu rappes, on dirait que c’est complètement effortless, c’est fou, et féroce en même temps…

Sarahmée: Merci! Écoute, je ne travaille pas de la même façon. Avant, j’arrivais, je recevais le beat, je l’écoutais chez moi en boucle et j’écrivais. […] J’arrivais en studio et, des fois, je voulais garder mon texte et le rentrer à tout prix dans le beat donc je m’accrochais aux mots beaucoup.

C: Ce qui est normal, parce que tu es une auteure!

S: Oui, mais t’sais, tu peux jongler quand même avec les mots. Et j’avais beaucoup de misère à faire ça… C’est pour ça que, des fois, j’avais des problèmes de flow, je le dis franchement. T’sais, souvent, c’était trop carré, moins smooth. Il faut que ça glisse quand tu rappes, il faut pas que les gens sentent que tu cours après le beat.

Pour cet album, j’ai passé des heures interminables au studio. J’ouvrais mon micro, je mettais le beat que Thomas Lapointe et Diego Montenegro m’avaient envoyé et je faisais la mélodie d’abord. C’est là que les mots me venaient. Donc j’ai pas écrit de textes pour cet album-là. Tout était vraiment spontané, sur le moment et c’était un peu comme du freestyle même je suis allée retravailler des trucs après. C’est un peu la technique Lil Wayne et Jay-Z.

C: Mais ça doit être plus difficile à mémoriser, non?

S: C’est sûr que c’est plus tough après… Mais j’ai eu le temps d’écouter l’album. Pendant que j’enregistrais, je faisais quand même les pré-mix de l’album donc je me suis habituée. En plus, je sais comment chaque prise a été faite. On dirait que c’est plus intéressant pour moi parce que je connais tout le truc. C’est pas quelqu’un d’autre qui m’a enregistrée.

C: Ce que j’aime beaucoup dans l’album, aussi, c’est les rythmiques. J’entends une forte influence afrobeat, c’est sûr, mais aussi quelque chose d’autre, je n’arrive pas à mettre le doigt dessus… Est-ce que ce serait de la musique brésilienne?

S: En fait, il y a de la cumbia colombienne. Mon guitariste Diego, c’est un Colombien d’origine. Lui, il a fait sa maîtrise en guitare à McGill, il a toujours été avec moi en show, mais là, lui et Thomas, ils se sont mis ensemble pour [composer la partie instrumentale de] l’album. T’as pas cru, c’est la première toune qu’ils ont faite ensemble. C’est de là que tout est parti. C’est allé super vite. Dès que mes tracks étaient prêtes, après m’être enfermée dans le studio pendant 12 heures, je les envoyais aux gars et ils faisaient les arrangements. Ils ont fait jouer des basses live, des trompettes. La guitare, sur Peligrosa par exemple, c’est Diego. Il joue tout. C’est des trucs fous.

C: C’est vraiment un virtuose. Moi, je me disais que c’était sans doute des samples…

S: Non, y’a aucun, aucun sample.

C: Mon Dieu, c’est tellement rare!

S: Je sais. Tout a été joué. Autant la guitare que le piano sur Le cercle se rétrécit. C’est un ami de Diego qui est en Colombie qui nous a envoyé ça. C’est un pianiste. On dirait du Beethoven, c’est magnifique!

C: Ça assoit vraiment bien les bases de l’album, je trouve.

S: En fait, cette chanson-là je l’ai fait vers la fin parce que j’ai réalisé que je n’avais pas de toune qui commençait l’album. Je ne voulais pas commencer avec Freedom. Je sentais que j’avais besoin d’une intro qui permettrait à l’auditeur de comprendre le mindset et de partir avec moi. Après, plus ça va, plus c’est afro.

C: Souvent, les albums finissent avec une petite chanson douce, mais toi, tu finis ça avec le rappeur Tizzo! Tu termines ça avec une bombe…

S: Ça commence avec du rap, ça finit avec du rap. C’est cool. C’est Tizzo qui a fait le refrain sur Chaka Zulu. Je trouve que ça fait une bonne boucle.

C: Il y a aussi des collabos de Souldia, avec Nix…

S: C’est une légende. Quand j’étais à Dakar, Nix faisait des concerts dans mon école secondaire. Lui, ça fait des années qu’il rappe, c’est comme un ambassadeur du Sénégal. Il voyage partout, il fait des festivals. Grâce à [son équipe], je suis allée au festival américain South by SouthWest parce qu’il est cofondateur de la plateforme d’écoute Deedo et qu’ils voulaient des ambassadeurs. […] On se connaissait déjà, on a beaucoup d’amis en commun, mais c’est au Texas qu’on a reconnecté.

C: Dirais-tu que c’est comme ton idole d’adolescence?

S: Pour vrai, oui. J’étais fan, je rappais sur ces tounes. Il était huge. […] J’ai commencé à m’intéresser au rap quand j’avais 12 ou 13 ans, j’écoutais des trucs à la NTM. Le rap français, c’est tout ce qu’on écoutait à Dakar.

C: Plus rap français qu’américain?

S: Ouais, vraiment! Lui, Nix, c’était un des seuls Sénégalais qui rappaient en français. Il y en avait beaucoup qui rappaient en wolof… Lui, il rappait en français et c’était le meilleur, de toute façon. Je suis vraiment contente qu’il soit sur l’album.

C: En plus, avec Tizzo et Souldia, je trouve tellement que ça bonifie ta street cred! Pas que tu n’en avais pas, mais bon, tu comprends ce que je veux dire?

S: Oui, ben là, ils sont durs à battre! Mais, sérieusement, Souldia c’est une perle. C’est un humain extraordinaire. Tu sais, c’est facile de juger, mais ce gars-là a un grand coeur. […] Ce qui est intéressant avec les featuring, c’est qu’on peut échanger les crowds. Je pense que personne aurait pu dire que je ferais, un jour, une chanson avec Souldia. Même lui, il se sentait comme ça. Il se disait “hey, les gens vont être surpris.” Moi je suis dans un vibe, lui dans une autre. Ça mélange le tout et, musicalement, c’est différent de ce qu’il fait. Il me disait: “le beat est spécial, mais c’est bon! Ça grow on you plus tu l’écoutes.”

C: C’est ça, les beats sur l’album sont vraiment inventifs…

S: Ça ressemble pas à ce qui se fait, mais tu vois des références. Oui, Mogo est très afrotrap, mettons, mais les autres ne sont pas du même genre. On est dans une zone où, justement, on a trouvé un hybride musical. C’est ce que les gars ont réussi à faire.

C: Je trouve que c’est vraiment une musique internationale, en fait. C’est le marché que tu vises?

S: Oui! Je pense qu’il n’y a plus de barrières de langues maintenant. Regarde Rosalía. Je veux dire, c’est dingue ce qu’elle fait! Ça grossit, ça grossit. Et puis, Stromae a fait le tour du monde en français. Moi, ma musique reflète mon entourage. Y’a un peu de créole, un peu de wolof, un peu d’espagnol, tout ça. Je voulais que tout le monde puisse s’identifier à l’une des tracks. […] Tu sais, Ma peau, c’est plus général…

C: Au fond, ça parle des racines, du fait d’être fier de l’endroit d’où on vient?

S: Oui, peu importe, parce qu’on est tous humains. On est différents, mais on est pareils. On est tous faits pareils. Je veux que les gens qui assistent aux shows se sentent inclus. […] Moi, tu vois, je vise la francophonie and beyond.

[…]

C: Je réécoutais ton album Légitime (2015) et, à un moment donné, tu dis “quand je serai au top, les hypocrites seront mes amis désormais.” Tout ça pour dire que je sens que le vent tourne pour toi. Est-ce que la prophétie de la chanson s’est concrétisée?

S: Je le sens aussi [que le vent tourne]. Je te dis… C’est bizarre. On a fini l’album et Diego était super positif tout le temps. Il me disait: “Sarahmée, tu vas voir, il va t’arriver des tas de trucs.” Là, je regarde ça, et c’est vrai, ça se passe, ça commence. C’est correct parce que c’est comme ça, c’est compétitif.

C: C’est clair. Le rap… Est-ce qu’il existe quelque chose de plus compétitif en musique?

S: Ah! C’est dur à battre. Même si je connais tout le monde et qu’il y a beaucoup d’amis là-dedans… […] Mais moi je fais de la musique pour le monde. Nous, on le savait qu’on avait un produit spécial parce que je pense que là il y a un timing en fait. Si j’avais sorti cet album-là il y a deux ans, je sais pas s’il aurait eu le même accueil. Là, il y a plein de choses qui sont mises en place.

C: Les mentalités ont tellement évolué…

S: Oui! Les gens sont plus ouverts sur les styles musicaux, sur le rap, les beats afro. Il y a cinq ans, je pense qu’on m’aurait collé l’étiquette de musique du monde, sans discréditer ce genre-là, bien entendu. Là, je crois qu’il y a un son spécial qu’on a réussi à créer, sans être dans la lignée rap québ. C’est inclassable.

Irréversible
(Ste-4 Musique)
Disponible maintenant

Lancement :
Jeudi 18 avril
À 19h au Ministère (Montréal)
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