Forest Boys : Si Asimov avait fait du funk
Musique

Forest Boys : Si Asimov avait fait du funk

Après avoir gagné les Apéros FEQ l’an dernier et avoir assuré la première partie de Valaire dans un récent spectacle à l’Impérial Bell, Forest Boys jouit d’une rumeur favorable dans la ville qui l’a vu naître. Les musiciens en sont ces jours-ci à dévoiler leur premier mini album.

Des cinq membres de Forest Boys, deux d’entre eux ont d’abord fait leurs dents au sein de The Seasons. Julien Chiasson (chant, paroles, guitare) et Rémy Bélanger (batterie) ont voulu régler la question d’emblée, faire taire les ragots avant de s’aventurer plus loin. Officiellement, le groupe est en hiatus. «Au fond, on avait tous envie d’aller ailleurs dans nos têtes et dans nos coeurs, confie le vocaliste aux propensions de leader. On ne veut pas projeter l’impression d’une séparation. Forest Boys, c’est pas un projet de rechange.» Ce qu’ils font en ce moment, de toute façon, apparaît presque à des années lumière du folk pop qu’ils composaient avec Samuel Renaud et de celui qu’on appelle maintenant Hubert Lenoir.

De gauche à droite : Rémy Bélanger, Antoine Blanchet-Couture, Julien Chiasson, Félix Saint-Pierre et Yuri Yann Lépine-Malone de Forest Boys  (crédit : Jean-François Cloutier)

L’histoire de Forest Boys commence à l’été 2017 dans l’appartement d’un duo de planteurs d’arbres de La Tuque (voilà pour la signification du nom) qui n’avaient jamais oeuvré comme musiciens professionnels jusqu’ici. Félix Saint-Pierre est l’un deux. «Moi, la dernière fois que j’avais joué de la basse, c’était en secondaire 5 dans l’harmonie de guitares. Après, j’ai mis ça de côté parce que je travaillais. That’s it. Mais des fois, c’est plus fort que toi, t’as envie de rejouer de ton instrument. C’est revenu comme ça. J’ai toujours été un grand fan de musique, depuis que je suis tout petit. Mes parents aimaient le motown, le jazz… Ils écoutaient de tout.» En quittant la Maurice, d’où il s’était exilé pour gagner son pain et son beurre, Félix et son collègue Antoine Blanchet-Couture (saxophone) ont entrepris de reprendre la route vers Québec. Ils ont loué un appartement dans le quartier Saint-Sauveur, non loin du Pantoum, un logis meublé d’instruments et exempt de voisins immédiats. Une perle rare! Julien et Rémy, déjà passablement potes avec les forestiers, ont eu vent du bon plan. «On a commencé à jammer sans but précis, sans vouloir faire une carrière avec ça, se souvient Julien. On avait juste fucking du fun. Ce projet-là, dès le début, ça allait un peu comme sur des roulettes. C’était comme un truc naturel. C’était pas forçant pour personne.» Rémy abonde dans le même sens. «Ça nous a vraiment fait du bien de recommencer à booker nos propres shows, à diffuser nos clips et tous nos trucs directement. Ça nous a vraiment fait du bien artistiquement. Une affaire qu’on n’a pas voulu faire, en commençant, c’est d’utiliser les contacts qu’on s’était faits avec The Seasons. Ça s’est pas fait délibérément, mais le projet a été fait en réaction à ça. Pas que moi et Jul on était écoeurés, mais on avait envie de faire nos choses par nous-même.» Libéré de contraintes inhérentes à cette industrie qu’il a infiltré très jeune, succès local et outre-mer oblige, Julien a eu le réflexe de reprendre la plume, pressé d’encapsuler le fruit de leurs séances d’improvisation. «Le fait de travailler dans un cadre comme celui-là, ça m’a vraiment stimulé sur le plan artistique. J’ai pondu 13 chansons en un mois.» De ce premier élan créatif il subsiste For Us et Electrify, des brûlots à jamais immortalisés sur disque.

Science-fiction

Les feuillus et les conifères, la nature quelle qu’elle soit reste un carburant de choix pour le quintette complété par Yuri Yann Lépine-Malone. «En hiver, on jamme à l’appart, mais l’été on a notre petit spot secret près de la rivière Montmorency, près de la chute. Moi, j’ai un petit drum et tout le monde a un ampli à batterie. On fait de la musique au bord de l’eau la fin de semaine. Finalement, ça vire souvent en gros party», avoue Rémy. Les vidéoclips témoignent d’ailleurs de cet espèce de naturalisme groovy. «Je vais encore reparler des Seasons, ajoute le batteur, mais quand on a fait des tournées, quand on s’est rendus à Los Angeles ou en France, les gens qu’on croisait percevaient le Québec comme un endroit quand même très reculé. […] Là, j’ai l’impression que ça va être drôle quand on va sortir du Québec avec les Forest! Pour eux, pour les gens de l’extérieur, le nom va vraiment faire du sens.»

Pourtant, leurs vêtements ne sont pas taillés dans de la flanelle carottée. Résolument bien loin du style bûcheron, ou du motif vichy rouge et noir, les instrumentistes arborent plutôt un style futuriste qui rappelle celui des Américains de Parliament. Une influence que Bélanger et les autres revendiquent. «On parle souvent d’appropriation culturelle, Antoine et moi. C’est un souci qu’on a parce qu’on est très intéressés par l’esthétique afrofuturiste. Disons qu’on en prend et on en laisse. Ceci dit, le côté cosmique et spatial, ça, on adore, et ça nous colle à la peau.»

Comme Isaac Asimov, l’un de ses auteurs fétiches, Chiasson est lui aussi fasciné par la robotique, l’alignement des planètes, le système solaire et les autres trous noirs. Une passion dévorante qui a fini par déteindre sur les textes qu’il se met en bouche. «Je suis, et depuis toujours, un maniaque de l’espace. T’sais, tout à l’heure, quand on parlait du fait qu’on se sentait libre, qu’on faisait ce qu’on voulait avec Forest Boys…. Ça, c’est un aspect que je n’avais jamais su comment intégrer à ma musique jusqu’ici.»

Geek notoire de son propre aveu, l’auteur et compositeur puise également dans le jargon web et ses codes graphiques lorsque vient le temps d’exprimer ses états d’âmes. «Je m’inspire de la culture meme. Je vais parler de trolling, de feels au lieu de parler de sentiments, des trucs de même. Mon cerveau baigne dans 9GAG et Reddit depuis tellement d’années que j’ai essayé d’ouvrir une porte là-dessus et de laisser ça exister dans ma façon d’écrire.»

Le chemin inverse

Un peu vieux jeu, mais ancrés dans le concret, les cinq amis ont tenu à faire leurs preuves dans les bars avant de prendre le chemin des studios. À une époque où l’équipement d’enregistrement est plus facilement accessible que jamais et que les outils de diffusion se multiplient (Bandcamp, Spotify, Apple Music, alouette!) leur démarche a de quoi surprendre. «C’est plus à l’ancienne, un peu, avoue Rémy en riant. Si on avait fait l’album avant [de prendre le temps de se roder en spectacle], la structure des tounes et notre son se seraient figés. J’aurais trouvé ça plate.» Pour recréer l’énergie brute des soirs de concerts, Boys Like Having Fun a été enregistré en live, comme autrefois, tous les instruments d’un coup, dans la même salle.

Leur attirance pour le vintage, tant pour les méthodes de captation sonore que leur garde-robe, est sans équivoque. Seulement, les gars ne se considèrent pas comme des puristes pour autant. Bien au contraire! Côté musique, ils se permettent d’heureux mélanges. «Au début du band, je te dirais que c’était peut-être un peu plus funk à cause de l’aspect jam et improvisation. On a gardé le côté dansant, mais niveau playing… Sans dire que la voix est accessoirement dans le funk typique, mais disons que c’est moins axé sur les mélodies que sur le concept de MC qui fera lever la foule et tout.»

Ça reste la meilleure musique pour danser

«Moi, chez nous, on n’écoutait pas de musique.» C’est ce que Julien Chiasson nous lâche, comme ça, avec un espèce de détachement un peu las, en parlant de son enfance passée aux côtés d’Hubert à Beauport. «Mes parents avaient peut-être quatre CDs dans leur maison. […] En fait, mon père a du talent pour la musique. Il le sait, il l’a juste jamais développé. Tu vois… Mon père, il chante juste. Il a l’oreille, tout ça, mais mes parents n’ont simplement jamais été intéressés par la musique. Pas plus que ça, du moins.»

Rémy, lui aussi, est tombé bien loin de l’arbre. Ses géniteurs, quant à eux, se tenaient loin du disco et de leurs chromés – un terme qu’on utilisait jadis pour désigner les adeptes des boîtes sur Grande Allée. Aujourd’hui, avec ses collègues, il fait cohabiter les rythmes en 4/4 et les guitares rock, un alliage qui aurait percé comme saugrenu dans le Québec des années 1980. «Comme j’ai pas connu les années où c’était trop présent, je trouve ça tellement bon, là, le disco! Sérieusement, c’est l’influence principale sur le EP, sur les tounes. On dirait que ça me permet tellement de me libérer et de danser ma vie. C’est exactement ce qu’on veut faire avec le band.»

Et c’est exactement à ce genre d’instants d’épiphanie auxquels il aspire avec Forest Boys. Ces courts moments où, même dans la moiteur ambiante de la piste de danse, le duvet de nos bras se dresse parce que notre joie est trop grande. Julien, de par ses couplets et ses refrains, questionne néanmoins notre dépendance à ces moments d’abandon, ces envolées salvatrices inhérentes à l’alcool ou à d’autres substances désinhibantes. «On dit qu’on est un band de party, mais en même temps, j’adore cacher un second degré dans mes tunes. J’aime mettre notre fun en relation avec l’objet de nos fuites. […] J’aime pas écrire des tunes en vain. Mon but, ce serait que les gens qui nous écoutent soient, à prime abord, capables de s’amuser comme lorsque tu sors le soir dans un bar, mais qu’en même temps, qu’ils soient capables de s’attarder aux paroles et de réfléchir à certaines choses.»

Forest Boys nous offre, ces jours-ci, six pièces nimbées dans des vapeurs d’anxiété (Let Go), en réaction à la société de consommation au sens large ($ummertime Fun) et à la dictature du paraître. À une époque où on a bien besoin de mettre nos têtes sur pause, de se laisser flotter en apesanteur comme des astronautes, force est d’admettre que leur proposition tombe à pic.

Boys Like Having Fun
(Spectra)

Disponible le 26 avril