Exclusif : Une presse à vinyles ouvrira ses portes à Québec
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Exclusif : Une presse à vinyles ouvrira ses portes à Québec

Sise au coeur même du vibrant quartier Saint-Roch, la Société des Loisirs fera à la fois office de fabrique artisanale de vinyles, de disquaire et de café troisième vague. Son inauguration est prévue à la fin de l’été.

Ils sont trois co-investisseurs: Jean-François Bilodeau (jadis directeur musical à CHYZ), Olivier Bresse et Audrey Lapointe. Les deux hommes, actuellement, travaillent pour la pizzeria napolitaine Nina, sur Saint-Anselme. Madame, elle, est titulaire d’une maîtrise en architecture et barista au Maelstrom. Le trio a, depuis longtemps, pris le pouls de la Basse-Ville, noyau manifeste de la vie artistique de Québec. C’est là, «dans un ancien garage retapé» par Pierre-Paul Guillemette de L’Atelier Tecture, qu’ils ouvriront la Société des loisirs, une petite usine de vinyles doublée d’un lieu d’échanges et de découvertes. «C’est, selon nous, la meilleure façon de rassembler les gens et d’avoir un peu plus de rétention auprès de ceux qui viennent acheter des disques. On veut bonifier l’expérience, détaille Olivier. On veut aussi, à l’inverse, attirer des gens qui veulent seulement venir boire du café pour profiter d’un cadre qui, je crois, sera vraiment stimulant.» Éventuellement, la SDL pourrait même se faire l’hôte de concerts acoustiques, de lancements intimistes. C’est une avenue, un genre de bonus, que les propriétaires de l’établissement à naître étudient sérieusement.

Cette ouverture arrive à point nommé, plus de quatre ans après la fermeture de RIP-V, une entreprise de Saint-Lambert (dans la région de Montréal) au nom tristement prémonitoire. Aucun Québécois n’avait, jusqu’ici, repris le flambeau du presseur Philippe Dubuc – à ne pas confondre avec le couturier. Si personne ne s’était encore lancé dans une pareille aventure, c’est notamment parce que le coût de la machine, du pressoir en tant que tel, s’élève à près d’un demi-million de dollars. Celle choisie par les propriétaires de la future Société des loisirs vaut 400 000$, en incluant les frais d’installation. Après mûre réflexion, ils ont finalement opté pour un appareil neuf et fabriqué à Toronto. «Quand on a commencé à regarder pour le projet, raconte Olivier, c’était plus courant d’importer de vieilles machines parce qu’il y a beaucoup de pressing plants qui ont opéré en Europe de l’Est et qui ont fermé récemment. Plusieurs sont mises aux enchères là-bas, mais il aurait fallu les importer. La livraison, étonnamment, je pense que c’était le moins gros des casse-tête. Nécessairement, la machine n’étant pas fonctionnelle depuis plusieurs années, il aurait sûrement fallu réparer certaines pièces nous-mêmes ou en acheter venant d’autres machines qui ne sont plus en opération. Pour nous, ça devenait impossible.»

Les jeunes entrepreneurs ont ultimement jeté leur dévolu sur un modèle semi-automatique capable de produire un maximum de 600 exemplaires par jour. Divisé en trois stations, ledit dispositif leur permettra d’intervenir dans la conception, de créer de véritables objets d’art, des disques réellement uniques. Audrey nous explique: «On veut se spécialiser dans le vinyle couleur. On veut pouvoir arriver et faire des splatter, des tie-dye, plein de trucs. Avec une presse automatique, tu ne peux pas faire ça parce que tu pèses sur un bouton et ça fait tes 1000 copies one shot. […] Si tu veux mettre une poignée de billes vert lime et mauve, tu peux. C’est vraiment plus crafty

Une bonne nouvelle pour la scène locale

Actuellement, les musiciens d’ici sont contraints de faire affaire avec des compagnies de l’Île-du-Prince-Édouard, du Vermont, de New York, de Toronto ou de plus loin encore. Trop souvent, leurs commandes se retrouvent en dessous de la pile, supplantées par celles des plus gros joueurs. Les délais s’éternisent et c’est une situation qu’Olivier, lui-même musicien et agent à ses heures, ne connaît que trop bien. «Moi, j’ai mon background comme artiste et je l’ai vécu avec L i l a, que je gère avec Boîte Béluga. Ça a pris cinq mois et demi avant qu’elle reçoive sa commande parce que c’est passé par la République tchèque. GZ Media, c’est une compagnie qui divise ses activités entre Toronto et Prague. Ce qui arrive, c’est que tu perds la traçabilité d’où c’est fait.»

L’ouverture de la Société des loisirs aura le potentiel de réduire l’attente, les frais de livraison et l’empreinte carbone des disques québécois. Des cueillettes en main propre, impensables jusqu’ici, seront possibles pour les artisans de chez nous. «En ce moment au Québec et à Québec, il y a vraiment une espèce d’ébullition, il y a quelque chose qui se passe. Que ces infrastructures-là n’existent pas au Québec et malgré la richesse de notre culture, je trouve ça complètement fou! Pour nous, c’est une façon d’aider les artistes. On voit au-delà du côté mercantile, de notre salaire…. C’est vraiment une manière de donner un coup de main aux artistes et aux maisons de disques d’ici. L’accent, pour commencer, va être mis là-dessus. Nous, ce qu’on veut, c’est offrir des délais plus rapides. Normalement, en quatre ou huit semaines, ça peut être réglé. Il y a une couple de détails, mais si les tests pressings vont bien et que l’artiste répond vite, ça peut aller quand même assez rondement.»

De gauche à droite : Audrey, Olivier Bresse et Jean-François Bilodeau (crédit : C. Genest)

À ce jour, dans le vaste monde, il n’existe que 30 compagnies capables de presser des vinyles. La seule autre usine ouverte au grand public et dotée d’un disquaire, Holiday Records, se situe à Auckland en Nouvelle-Zélande. La boutique hybride que les trois associés bâtissent ces jours-ci sera, pour ainsi dire, assez unique. Cet endroit, si particulier et intrigant, s’imposera sans doute comme un nouveau point d’intérêt touristique, une attraction vantée dans les guides. C’est notamment ce qui explique l’implication de Matt Di Vita, cofondateur d’Autodip, qui agit à titre «d’aviseur» auprès des trois amis. «Quand on l’a rencontré la première fois, on prévoyait seulement d’ouvrir un café-disquaire, dévoile Audrey. On avait eu l’idée de la presse, mais quand on a vu le prix, on s’est dit que ce serait impossible, que ça ne se passerait pas. […] Matt nous a aidés à faire le montage financier, à aller cogner aux bonnes portes. Il nous enligne vers les programmes de bourses auxquels on peut postuler.»

Dans les bacs

La sélection musicale, éclectique à souhait, divergera de l’offre principalement rock des compétiteurs. Jean-François Bilodeau, affilié à l’histoire de CHYZ et disquaire pendant 10 ans, explorera un créneau tout autre, promettant de ne jouer dans les platebandes de personne. «Sans tomber dans l’énumération de styles musicaux, ça va être des découvertes, des classiques. Mettons qu’on fait une légère liste… Je dirais qu’il va y avoir de la musique du monde, tu sais ces fameux Ethiopian Jazz que je vendais au Archambault pour démocratiser cette musique-là qui existe depuis les années 1950 et qui est complètement méconnue. En ce moment, il y a plein de rééditions de ces disques introuvables ou disponibles dans l’usager à des prix très onéreux… Donc, voilà, il y aura du jazz africain, du néo-classique […], de la scène berlinoise, scandinave ou islandaise, de la musique expérimentale aussi…»

«Moi, je suis beaucoup dans le french boogie, renchérit Olivier alias DJ Paris Bresse, la musique très exagérée des années 1980. Ceux qui m’ont entendu mixer le savent. Je suis beaucoup dans le bon catchy. Ça va peut-être être un peu plus mon apport.»

Question de nous donner un avant-goût, les entrepreneurs mélomanes nous ont concocté une playlist sur mesure comprenant des pièces de Nils Frahm, Jex Opolis, Valence. Des pépites qui capturent bien leur essence.

L’adresse exacte de la Société des loisirs sera dévoilée dans les semaines à venir. Si tout se passe comme prévu, le café-disquaire sera inauguré à la fin août. Après quoi les trois presseurs commenceront «à prendre les commandes tranquillement», visant à atteindre leur plein potentiel au début de 2020. «Ce qu’on va livrer sera de top qualité, c’est important de le dire, mais on veut en prendre un peu moins [au début] pour se faire la main, précise Olivier. L’idée c’est d’ouvrir pleinement les valves quelques mois après qu’on aura reçu la presse. On prévoit être capable d’atteindre notre plein potentiel en janvier.»


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