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Comment #MoiAussi a changé la face de la musique pop
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Comment #MoiAussi a changé la face de la musique pop

On assiste dernièrement à une véritable prolifération d’œuvres musicales ouvertement féministes. Laurence Nerbonne souffle sur les braises de #MoiAussi avec Feu, et Hanorah, notamment, s’impose comme une porte-parole des survivantes d’agressions sexuelles sur son EP For the Good Guys and the Bad Guys. Les exemples très récents et locaux se multiplient. Faut-il y voir un signe des temps?

Si l’actrice américaine Alyssa Milano a balayé la twittosphère et lancé le mouvement #MeToo, c’est pourtant à Tarana Burke, une militante féministe de Harlem, que revient la maternité de cette expression datant de 2006, mais véritablement consacrée dans la foulée de l’affaire Weinstein. Initié par des femmes financièrement privilégiées, des actrices d’Hollywood pour la plupart, ce phénomène viral s’enracine dans le monde du spectacle. Par la force des choses, ces mots et ces idées allaient éventuellement être repris par d’autres artistes. Depuis octobre 2017, la parole se libère, notre monde change. Si bien que le féminisme se conjugue de plus en plus avec les mélodies accrocheuses et entraînantes de la musique populaire, avec les créations de ces auteures-compositrices-interprètes qui aspirent au succès commercial.

Si les musiciennes d’ici font bonne figure, les Européennes ne sont pas en reste. En Suède, Seinabo Sey prend sa place et brille avec I Owe You Nothing (traduction: Je ne te dois rien), un titre R&B qui fait à la fois office de cri de ralliement, d’aide-mémoire et de mantra. En France, Clara Luciani a largué La grenade, une chanson lancée en janvier 2018 où elle aborde, sur un ton frondeur et sans détour, ce fléau que constitue le harcèlement de rue. Six mois plus tard, peu après l’adoption de la loi contre les violences sexuelles et sexistes, l’infraction que madame Luciani dénonce devenait passible d’amendes dans l’Hexagone. Qui a dit que la musique n’avait pas de poids politique?

La Belge Angèle, qui se produira bientôt aux Francos de Montréal et à l’Impérial Bell de Québec, adopte elle aussi un ton très combatif sur Balance ton quoi. La chanson, mise en image de façon très adroite (nous y reviendrons), cartonne ces temps-ci dans les vieux pays. On l’a fait écouter à Sandrine Galand, chargée de cours à l’Institut de recherche et d’études féministes de l’UQAM qui termine actuellement une thèse sur le féminisme pop, «sur les stars qui ont intégré le féminisme à leur image de marque». Bien qu’elle avoue se concentrer sur le corpus américain dans le cadre de ses recherches, le regard qu’elle pose sur l’oeuvre de la Bruxelloise n’est pas moins éclairant. «L’exemple de Balance ton quoi est intéressant, surtout parce que le titre a émergé du mot-clic #BalanceTonPorc qui n’a pas fait l’unanimité du tout comme élément rassembleur. Là, on dirait que la chanson vient racheter cet espèce de débat autour de Balance ton porc pour devenir un élément qui, au contraire, est mille fois plus fédérateur. […] Angèle ferme un peu la porte au débat en disant que, finalement, le hashtag était pas aussi important que le propos qu’il y a derrière.»

Au moment d’écrire ces lignes, le vidéoclip de Balance ton quoi récolte 22 millions d’écoutes sur YouTube et continue de se répandre comme une traînée de poudre. Comique et indisciplinée, cachée sous une robe de magistrat surdimensionnée, la charismatique auteure-compositrice dégaine son doigt d’honneur et flanque par la même occasion, entre deux pas de danse, une bonne raclée au système judiciaire qui faillit trop souvent à protéger les victimes de viol. Selon nos collègues de L’actualité, d’ailleurs, 3 agressions sexuelles sur 1000 se solderaient par une condamnation. Angèle, avec cette chanson, canalise la colère de ses sœurs et le public en redemande. Mais qu’est-ce que ça dit sur nous? «Le succès du clip, c’est un phénomène qui est à l’image de la mobilisation qui passe ailleurs que par les canaux officiels, par les réseaux sociaux. On l’a vu avec le mouvement #MeToo et au Canada avec #AgressionNonDénoncée. Je pense que la vidéo d’Angèle démontre qu’il y a des communautés qui vont se mettre en place dans des espaces virtuels. Moi, ce qui m’intéresse toujours avec la pop, c’est pas tant la production que la réception. C’est sûr que la production va répondre à des normes d’une industrie culturelle. C’est construit, c’est fait pour plaire. […] Le clip d’Angèle aurait pu ne pas marcher, et je pense que le fait que ça ait marché, ça sert un peu de baromètre pour mesurer l’ampleur de l’énervement ou du ras-le-bol collectif devant l’impunité de certains comportements.»

Puis c’est sans parler de Beyoncé, «notre mère à tous», blague Sandrine avec tendresse, une divinité américaine qui soulève des légions de fans avec ses paroles «valorifiantes» à souhait et résolument féministes. Bien avant Run the World (Girls), la sirène de Destiny’s Child chantait déjà à la gloire de l’indépendance financière sur Independant Woman et Bills, Bills, Bills. Pourtant, madame Knowles et ses contemporaines comme P!nk ou Madonna ne peuvent pas exactement être considérées comme des pionnières. On pourrait même affirmer qu’il en va de même pour Aretha Franklin, elle qui a néanmoins trôné au sommet du Billboard Top 100 en 1967 avec sa reprise d’Otis Redding, son interprétation légendaire de Respect. C’est du moins ce qu’avance Vanessa Blais-Tremblay, chercheuse postdoctorale en musicologie et en études des femmes qui officie aussi à titre de chargée de cours à l’Université McGill. Selon elle, le premier exemple d’alliage entre musique et féminisme remonte à bien plus loin encore… «On pourrait commencer avec Hildegarde von Bingen, une des rares compositrices connues du Moyen Âge. La majorité des œuvres, particulièrement sacrées, étaient anonymes. D’autres femmes composaient probablement dans l’anonymat, mais on en connaît énormément sur Hildegarde comparativement à d’autres compositrices de cette époque. Elle composait de la musique dans un couvent au 12e siècle, une musique qui célébrait ouvertement la féminité, le corps de la femme. Bien sûr, les définitions du féminisme changent à travers le temps.»

Chez nous, il faut remonter jusqu’au début du siècle dernier pour débusquer les premières Québécoises qui ont «profité de l’amplification de leurs voix pour développer une forme de militantisme musical». Si l’apport de La Bolduc est encore matière à débat, parce qu’elle s’efforçait le plus possible de se «distancer» des militantes de la première vague malgré la connotation féministe de ses paroles, certaines chanteuses afrodescendantes de l’âge d’or des cabarets montréalais ont véritablement su embrasser la cause. Vanessa Blais-Tremblay en cible précisément quatre: Tina Baines Brereton, Mary Brown, Bernice Jordan et Ethel Bruneau. Elles ont été les premières à oser. «Lorsque l’on pense aux jazzwomen du Québec, particulièrement aux chanteuses noires, leurs chansons tenaient des propos féministes et proérotisme bien avant Diane Dufresne. Ça a été plus long pour que les Québécoises blanches puissent se réclamer aussi ouvertement du droit à l’érotisme du corps dans la musique populaire.»

Au sud de la frontière et simultanément, d’autres vocalistes à la peau noire mettaient leur talent au service de leurs idéaux. On peut penser à Bessie Smith et Ma Rainey, des chanteuses blues qui, dans des compositions de leur cru et dès les années 1920, pointaient déjà un doigt sur la violence conjugale en plus de s’offrir quelques références au lesbianisme. Ça prenait du cran! «Je crois que les femmes noires ont eu plus de facilité à porter certaines causes féministes en musique. […] Les femmes blanches ont été davantage entendues pour se réclamer du droit au travail, pour dénoncer les injustices face aux hommes blancs par exemple, pour parler des difficultés liées à l’enfantement ou à la domesticité.»

Aborder le viol

La musique, même d’ordre pop, permet aux plus courageuses de transgresser des tabous. Pour les auteures comme les interprètes, les paroles servent d’exutoire. Sur ClementineHanorah décrit habilement ce sentiment de saleté que les victimes endurent à la suite d’un viol alors qu’Amero, une rappeuse émergente de Québec, rivalise d’audace sur Under Pressure, une lettre ouverte écrite à la deuxième personne du singulier à l’intention de son agresseur. Plus que jamais, les mots sont crus et le ton, sans complexe.

Dans une sphère beaucoup plus «grand public», Lady Gaga s’est imposée comme une voix importante en 2015 et à la sortie de Til It Happens to You, une triste complainte incorporée à la trame sonore du documentaire From the Hunting Ground qu’elle a entonnée à la 88e cérémonie des Oscars avant d’être rejointe par une horde de survivantes. Un moment fort et généreusement médiatisé. Du jamais-vu? Pas tout à fait. Sandria P. Bouliane, professeure adjointe en musicologie à l’Université Laval, confie éprouver une légère impression de déjà-vu. «Lynda Lemay a abordé le viol et l’inceste selon plusieurs angles dans Blessée, Des comme lui et Boue dans les yeux, et France D’Amour aussi, avec Mon frère. Tout ça, c’était bien avant Lady Gaga et c’était en français. Il y en a d’autres, hors des musiques populaires également.»

Même son de cloche chez Vanessa Blais-Tremblay, son homologue de Montréal. Cette fois encore, l’échantillon prélevé par la postdoctorante remonte à près de 100 ans. «Plusieurs chansons des années 1990 abordent le sujet de façon très frontale. Je pense à Me and a Gun de Tori Amos,  F*** and Run de Liz Phair, Liar de Bikini Kill et Asking for It de Hole. Mais c’est malheureusement encore plus vieux que ça… Je pense à la ballade traditionnelle, très connue des chanteurs et chanteuses country des années 1920, Pretty Polly. La question du viol n’est pas aussi explicite dans Pretty Polly bien sûr, mais dans les conventions de l’époque, it’s as clear as it gets

Le féminisme pop n’est pas né de la dernière pluie, certes, mais Sandrine Galand de l’UQAM reconnaît un certain effet de mode. Au-delà des musiciennes, des marques de prêt-à-porter n’hésitent pas à en reprendre les termes sur leurs produits et dans leurs campagnes publicitaires. «C’est tellement partout, illustre-t-elle, que l’autre jour, j’ai même vu des chandails avec l’inscription Feminist chez Ardène!» Au-delà de l’anecdote un peu rigolote, une question se pose… Est-ce à dire qu’il est maintenant devenu payant ou monnayable, pour un artiste, de se revendiquer féministe? «Je pense pas. C’est toujours moins payant d’être féministe que de ne pas l’être. Il y a moyen d’avoir beaucoup de succès avec un sujet moins controversé ou moins attaquable que ça. Je veux dire, les personnes qui s’affichent ouvertement féministes reçoivent des commentaires tellement violents. […] Voir des industries récupérer des mouvements, ça, c’est pas nouveau. À l’époque des suffragettes, donc dans la première vague, aux États-Unis, les cigarettes Lucky Strike se sont servies du mouvement pour rendre le geste de fumer féminin et attirant. En 1929, ils ont organisé une marche pour l’égalité en plein cœur de New York avec des actrices qu’ils ont engagées pour faire une manifestation pour l’égalité avec une cigarette à la main qu’elles levaient comme une torch of freedom.»06

Et les gars dans tout ça?

Tous les hommes n’ont pas l’étoffe d’alliés, particulièrement lorsqu’ils œuvrent dans le milieu de la musique pop. On n’a qu’à penser à 50 Cent et son Candy Shop, une chanson qui, pourtant, jouait en boucle dans les systèmes de son des camps de jour de l’époque. Au rayon franco, Serge Gainsbourg ne donnait pas sa place avec des textes comme celui de Sea, Sex and Sun: «Vingt-ans, dix-huit/Dix-sept ans à la limite/Toi petite/Tu es de la dynamite.» Longtemps, la misogynie, la culture du viol et même la pédophilie se sont éparpillées de manière assez décomplexée sur les ondes hertziennes.

Le point de pivot? Sans doute Blurred Lines de Robin Thicke, le tube de l’été 2013 enregistré aux côtés de Pharrell Williams et T.I. «Ça n’a pas été très bien accueilli. C’est très intéressant parce que c’était quand même avant #MeToo. Oui, ils ont eux des millions de views, ils ont été en nomination aux Grammys, nuance Sandrine Galand, mais il y a eu débat. Tellement que, dans plusieurs espaces médiatiques, on a commencé à parler de consentement à cause de la chanson. Les questions des lignes grises sont revenues.»

En une demi-décennie, le paysage radiophonique mondial s’est réellement transformé. Une illustration probante? Thank U Next d’Ariana Grande, un brûlot sorti en novembre dernier et classé numéro 1 au Canada, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en Finlande, en Nouvelle-Zélande et au Portugal. Simultanément et à plus petite échelle, des hommes issus de la scène musicale québécoise y sont allés de leur propre profession de foi féministe. Hubert Lenoir en est avec Fille de personne, idem pour King Abid (Fruit sacré) et Boogat (Eres Una Bomba) avec leurs titres satiriques susmentionnés. Koriass, lui, a carrément écrit un pamphlet intitulé Natural Born Féministe avant de prendre la route des écoles pour animer des causeries avec les jeunes. «C’est des problématiques qui doivent dépasser les questions de genre. Le combat pour l’égalité, c’est pas juste celui des femmes. C’est correct [que des gars traitent de ces sujets-là], c’est même tant mieux! Par contre, je crois que c’est intéressant de remarquer que la prise de parole masculine est mieux reçue que celle des femmes dans l’espace public…»

Encore faut-il, néanmoins, que cette performative wokeness, cette façon d’étaler son soutien au grand jour, s’accompagne de gestes concrets et d’un comportement cohérent au quotidien, dans l’intimité. Sinon, tout ça n’est que théâtre. D’ailleurs, Hanorah (on y revient toujours) a écrit une super chanson qui porte là-dessus: Going Down. Tendez l’oreille, messieurs.

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