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Vincent Gagnon : Pianiste de course
Musique

Vincent Gagnon : Pianiste de course

En concert et en solo, il a pour habitude de programmer son chronomètre, d’improviser 60 minutes durant et sans temps mort. Pourtant, rien ne prédestinait vraiment ce grand amateur de métal et de tennis sur table à la carrière de pianiste qu’il mène aujourd’hui sur le circuit jazz, de même qu’avec une pléiade de musiciens pop de haut niveau. Vincent Gagnon, ces années-ci, est devenu l’arme secrète d’Hubert Lenoir, Tire le Coyote, Lou-Adriane Cassidy et Keith Kouna. Portrait d’un héros de l’ombre.

Son impact sur la scène d’ici est palpable. Il est de ceux de plus en plus nombreux qui contribuent à positionner la ville de Québec comme un pôle musical respectable, de ceux qui ont résisté au chant des sirènes du 514 et qui s’en sont vus récompensés. Pour créer Darlène, assurément l’album le plus médiatisé de 2018, le désormais célèbre Hubert Lenoir s’est laissé infuser du jazz de Vincent Gagnon. C’est même lui qui donne le ton, dès les premières secondes, avec son piano pour seule arme, partiellement enterré par les clameurs d’un public plus ou moins attentif, agité très certainement, dans ce qu’on s’imagine être un bar enfumé et plein à craquer. Anachronique en apparence, ce décor hautement romanesque et télégénique a aussi vu évoluer le jeune Vincent Gagnon. Il s’y est immiscé dans les derniers miles. «Moi, j’ai commencé en 1999. Tout ce temps-là, t’avais le Clarendon. Les fins de semaine, t’avais des quartets, tu pouvais être trois soirs de suite, du jeudi au samedi, et jouer tes compos. Il y avait plein de monde, c’était souvent full. […] Là, il reste le Fou Bar, c’est le survivor avec les Mardis Jazz. C’est dans les best soirées. Il y a encore le Sainte-Angèle, aussi.»

Vincent Gagnon a longtemps cru être né trop tard. Il aurait voulu connaître l’âge d’or des cabarets, l’époque où les boîtes de jazz avaient encore la cote auprès du plus grand nombre. C’était avant qu’il ne desserre sa cravate et accepte, graduellement, d’explorer de nouveaux horizons, de flirter avec la pop et de la mettre à sa main. Avant qu’il ne travaille avec Hubert, Lou-Adriane Cassidy et sa mère Paule-Andrée, Keith Kouna, Tire le Coyote… «Je pense que j’essaie de trouver des facettes de moi qui fittent dans les projets des autres. Je fais toujours des trucs qui me font vraiment tripper. Je suis chanceux. En fait, je dirais que 95% de ceux qui m’appellent pour de quoi, c’est du monde qui m’intéresse. On dirait que mon casting est clair. Je n’ai pas trop à dire des non embarrassants.»

Lorsqu’il ne vaque pas aux affaires des autres, le compositeur-interprète en est à asseoir les bases d’un mystérieux album qui devrait, une fois de plus, l’amener à transcender ses frontières musicales déjà poreuses. «Ça va être de la musique pour lire ou pour écrire, là. C’est un artiste que j’accompagne qui m’a convaincu, il trouve que ça fait trop longtemps que j’ai rien fait [en solo] et il veut me pousser à faire un disque comme ça. On le fait ensemble, tous les deux. Il y aura sûrement pas mal de synthés. C’est quelque chose que je ne ferai pas en mon nom et donc, ça me donne plus de liberté. J’ai envie de faire ça prochainement. J’ai deux autres idées de projets parallèles, mais vraiment pas assez de temps… Je sais déjà ce sera quoi et avec qui, mais c’est très embryonnaire encore parce qu’il faut que je me discipline à refuser quelques trucs.»

Si les artistes ressentent généralement l’angoisse de la panne sèche, du téléphone qui cesse de sonner, Vincent Gagnon, pour sa part, a tant de projets en banque qu’il ne risque pas de s’ennuyer.

Intemporel et hors des modes

Reconnu pour son jeu aéré et sobre, cette façon qu’il a de jouer en laissant les partitions respirer, le pianiste de Québec n’est pas de ceux qui s’empressent d’empiler les notes pour forcer l’admiration. Il a cette façon très modeste d’aborder la musique et de, finalement, mettre ses mains à son service. «Lou-Adriane m’a fait un compliment intéressant, l’autre fois. Elle m’a dit que j’étais le seul pianiste qui ne lui tapait pas sur les nerfs!»

Lancement de l’album Errance – Tome III à l’Anglicane   (photo : Renaud Philippe)

De tout temps, et même lorsqu’il est à l’avant-plan, Vincent Gagnon s’efforce de faire une place de choix à ceux qui l’accompagnent. C’est le cas sur Bleu Cendre, Himalaya et Errances, ses trois opus persos parus entre 2009 et 2014. La création, pour lui, relève du trip de gang, du partage. Alain Boies, Guillaume Bouchard, Michel Côté, François Côté et Michel Lambert restent indissociables de sa discographie. «À la base, jouer de la musique tout seul, c’est un peu rough. Ceux qui font des tournées en solo, je ne sais pas comment ils font. Être seuls dans un char, une van, un avion… C’est écœurant, vraiment le fun! Mais faire des shows et des soundchecks tout seul? Ça doit être dur. T’as personne avec qui taper dans la main avant de monter sur le stage!»

Pourtant, les pianistes solitaires, québécois de surcroît, pullulent sur les routes. Alexandra Stréliski, Chilly Gonzales, Jean-Michel Blais… Vincent, néanmoins, n’aspire pas exactement à marcher dans leurs pas. «On me demande souvent pourquoi je ne fais pas du néoclassique. Je pense que c’est pas exactement mon truc même si mes influences se rapprochent des leurs. On part tous de Satie, de Chopin, de Ravel, mais ça s’intègre pas de la même façon. En même temps, à force d’en entendre, parce que c’est dans l’air du temps et que j’ai touché à la pop, c’est sûr que mes nouvelles compositions vont ressembler un peu plus à tout ça qu’il y a cinq ans.»

Floraison tardive

S’il est aujourd’hui ce grand instrumentiste en proie à de spectaculaires changements de registres, cet improvisateur de haute voltige reconnu par ses pairs, Vincent Gagnon a bien failli ne jamais partager avec nous son talent. «J’ai commencé sur le tard. En tout cas, à être vraiment sérieux.»

Originaire de Cap-Chat, une petite bourgade sise entre Matane et Sainte-Anne-des-Monts, le Gaspésien entreprend de suivre des cours de piano classique dès l’âge de 7 ans, par l’entremise de l’école préparatoire de l’Université Laval. Il en gravira tous les échelons, jusqu’aux niveaux les plus élevés. «À 17 ans, par contre, j’ai lâché tout ça. J’écoutais Metallica, Slayer et Pantera… J’ai eu une guitare et une pédale de distorsion en cadeau et j’ai appris. J’avais un petit band à Matane [où il avait déménagé avec ses parents], mais on n’était pas super bons. On a jamais fait de show! On pratiquait, c’est tout. Le gars qui avait organisé ça, je crois qu’il avait appelé le band Scowl. T’sais, comme une grimace méchante.» Un détour qui étonne et le fait rire un tout petit peu, compte tenu de la tangente si douce, mélodique et aérienne qu’il a finalement prise. «J’aime ça encore, Pantera, s’empresse-t-il d’admettre, avec un sourire en coin. J’en écoute dans le char avec Cédric Martel [qui tourne aussi avec Tire le Coyote et Hubert Lenoir]. On a nos petits buzz métal!»

Après maintes tergiversations – cette formation matanaise jusque-là restée anonyme et le groupe en hommage à The Doors duquel il a fait partie pour 30 concerts –, Vincent Gagnon a finalement choisi de… s’inscrire en sciences pures! À l’aube de la vingtaine, rien ne le prédestinait encore à cette carrière qui allait devenir sienne – ce pour quoi on l’interroge et écrit quelques lignes sur lui aujourd’hui. «La musique, pour moi, c’était seulement un loisir. Mon rêve, ça aurait été d’être joueur de ping-pong.»

Pardon?

«Oui! Je te jure. Je suis venu pas pire. Là, j’ai perdu mon classement parce que j’ai pas fait de tournoi depuis quelques années, mais la dernière fois que j’en ai fait un, j’étais dans le top 100 au Canada. Je pratiquais accoté quand j’étais au secondaire, j’allais même jouer à Montréal. Matane avait le meilleur club de l’est du Québec quand j’étais là.»

photo : Renaud Philippe

C’est en vue d’aller à l’université que l’ex-aspirant champion de tennis sur table décide finalement de déménager à Québec. Pour suivre des cours au pavillon Louis-Jacques-Casault, le temple de la musique de l’Université Laval? Non, pas exactement. «Je suis venu ici pour étudier en génie électrique. […] Tout ce temps-là, par contre, je rêvais de faire de la musique, mais je pratiquais pas assez.» Néanmoins, c’est à cette période qu’il commencera à traîner avec des jazzmen croisés sur le campus.

De fil en aiguille, l’ingénieur dûment diplômé et employé d’une importante firme de Québec choisira finalement de tout lâcher, de plonger tête première pour se consacrer pleinement à sa passion. Un vrai saut dans le vide. Dès lors, l’autodidacte s’appliquera à rattraper le temps perdu jusqu’à en perdre haleine. Frôler, comme il le confie, l’obsession. «Je pratiquais beaucoup, pas mal toute la journée quand j’avais pas de répétitions. J’étais pas content quand j’avais une répétition ou des gigs parce que ça m’empêchait de pratiquer.» Difficile de le croire, vu sa signature si distinctive et son aisance, mais Vincent restera longtemps tenaillé par le syndrome de l’imposteur. «J’ai longtemps eu un problème de confiance en moi. J’avais tellement peur que les autres musiciens n’aiment pas jouer avec moi… Je les trouvais tous tellement bons, tous meilleurs que moi. […] Avant, j’osais pas dire que j’avais étudié en génie électrique parce que je me disais que le monde n’allait pas me trouver crédible ou whatever.»

C’est finalement en étudiant l’œuvre de Billie Holiday, ses interprétations senties et ses déplacements rythmiques, qu’il décryptera le code de la note bleue et prendra pleinement ses aises. Comme si son idole, cette chanteuse immortelle, avait fait office de mère spirituelle et d’outre-tombe. «J’ai eu une passe où j’essayais d’imiter ses accents toniques en jouant du piano. Un moment donné, je me suis rendu compte qu’il fallait que j’améliore mon anglais si je voulais être bon en jazz. Le phrasé de n’importe quelle musique traditionnelle, je pense, est relié au langage et à la façon de parler. De la musique allemande, c’est vraiment moins slack que de la musique noire américaine, par exemple. C’est pour ça que c’est difficile de composer du jazz en français.»

Emploi d’été

Après avoir sillonné le Québec de part et d’autre, maintenu son niveau de jeu de peine et de misère avec les moyens du bord, Vincent Gagnon promet de revenir à ses deuxièmes amours. Ce genre qui nous l’a révélé et qui restera toujours son préféré. «Dernièrement, j’ai fait moins de jazz et de piano parce que je suis tout le temps assis dans une van, t’sais! Le temps de pratique que j’ai, sur la route, c’est en faisant des gammes sur le clavier éteint, pour garder la shape. Ça ne pourrait pas être éternellement comme ça si je veux continuer à faire du jazz… Cela dit, je pense que je joue mieux. Je pense que je sais plus pourquoi je joue.»

Mercredi le 26 juin à 20h
au MNBAQ
(Dans le cadre du Festival Québec Jazz en juin)
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