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J'étais à Woodstock en 1969
Musique

J’étais à Woodstock en 1969

Du haut de ses 18 ans, Norman King sentait bien qu’il assistait à l’un des plus grands – si ce n’est le plus grand – festivals de tous les temps. Le 15 août 1969, il filait vers Bethel, à 50km de Woodstock, avec une idée en tête: voir son idole Jimi Hendrix. Souvenirs.

«Trois jours de paix et de combats. Des centaines d’hectares à parcourir. Promène-toi pendant trois jours sans voir un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler un cerf-volant. Fais-toi bronzer. Cuisine toi-même tes repas et respire de l’air pur.» Cette publicité diffusée sur les ondes radios parvient aux oreilles de Norman King, Montréalais de 18 ans, alors en visite aux États-Unis avec ses amis quelques semaines avant le 15 août. «Ils ont ensuite fait la liste des artistes invités et il y avait Jimi Hendrix. On s’est dit qu’on devait y aller», se souvient Norman, aujourd’hui âgé de 68 ans. 

À l’époque, impossible de trouver les infos du festival sur un moteur de recherche et de s’offrir des billets en quelques clics. Norman et ses amis doivent retenir l’adresse à laquelle envoyer le chèque pour obtenir les tickets du festival: 18$ pour trois journées durant lesquelles vont se succéder les grands noms de la scène folk et rock d’Amérique et d’ailleurs. Au programme: Jimi Hendrix, Janis Joplin, Joe Cocker, Santana, Ravi Shankar, Jefferson Airplane… L’événement devait accueillir 50 000 festivaliers; ce sont finalement un demi-million de personnes qui ont foulé les 243 hectares loués à un fermier. Il devait aussi se terminer dimanche. Mais c’est lundi matin que Jimi Hendrix clôtura le festival. 

Dans les mémoires, Woodstock reste ce grand rendez-vous des hippies opposés à la guerre du Vietnam dans laquelle s’empêtre à l’époque l’Amérique de Richard Nixon. Norman, lui, se considère alors comme un «hippie de fin de semaine»: «Je vivais encore chez mes parents, qui m’ont appris l’importance de la justice sociale. J’avais un ami qui hébergeait dans son appartement des déserteurs de l’armée américaine. À la maison, déjà dans les années 50, on boycottait les produits d’Afrique du Sud pour manifester notre opposition à l’Apartheid», raconte Norman, qui a par la suite poursuivi une carrière dans la santé publique.

Embouteillages et clôtures à terre

À gauche, Norman King, et Larry Reichelson, avec qui il était à Woodstock (1970)

Il concède que lui et ses amis avaient une certaine sympathie pour le mouvement hippie. Il est le dernier de sa gang à goûter aux plaisirs de la marijuana: «Moi j’étais un peu le sérieux du groupe. Mais une fois que mes amis m’ont convaincu qu’il n’y avait pas de risque de dépendance, j’ai essayé…» C’est sur Electric Ladyland de Jimi Hendrix qu’il fume son premier joint. «Cinquante ans plus tard, je peux dire que ça m’a marqué à vie», lance-t-il en riant. 

Mais pour traverser la frontière, Norman et ses amis ne prennent pas de risque. Dans leurs poches, quelques dollars et les fameux billets seulement. «Lorsqu’on a vu les embouteillages, on a décidé de stationner la voiture que mon père m’avait prêtée à une station-essence à environ 15 miles du festival», se souvient-il. Il fallait donc marcher. «On avançait à la même vitesse que les autos. Parfois on se posait sur leur capot… Ça ne dérangeait personne!», s’exclame Norman. «J’ai des souvenirs très précis de certaines choses. D’autres se mélangent avec le film Woodstock…»

En chemin, il perd deux compères: son frère et sa belle-sœur, découragés par le monde. Lui va au bout avec ses deux amis. À leur arrivée, les clôtures sont déjà à terre: l’événement est devenu gratuit. Ils se postent tout près d’une tour de son, d’où ils ne lèveront le camp que le dimanche. «Il y avait des gens qui étaient montés en haut et qui n’en sont pas descendus du week-end. J’avais peur qu’ils finissent par nous uriner dessus», raconte Norman. Malgré tout, lui et ses amis font le choix de dormir là, dans leurs sacs de couchage. Ils se relaient pour chercher à manger et aller aux toilettes, afin de ne pas perdre cet emplacement si précieux. 

La révélation Santana

Pas vraiment d’alcool ni de marijuana pour le trio, même si Norman concède qu’ils ont largement fumé passivement. «J’ai l’impression que ça fumait beaucoup, mais ça ne m’a pas choqué à l’époque», dit-il. Woodstock reste aussi associé à la frénésie des différents psychotropes alors en vogue. «Pour prévenir les bad trips, il y avait des animateurs qui, toutes les heures, expliquaient qu’il ne fallait pas prendre de l’acide rouge, bleu ou vert. Il y avait aussi un groupe qui prenait en charge les gens qui n’étaient pas bien», raconte-t-il. 

Des prestations de Janis Joplin ou des Who, Norman garde un souvenir vague. Celui qui a été une révélation est plutôt Santana. «À l’époque, c’était tout nouveau ces percussions. Il y avait des solos de guitare incroyables. Santana a été ma découverte personnelle, je n’oublierai jamais ce concert.» Tout comme la prestation de Joe Cocker: Norman se souvient de son interprétation de la chanson des Beatles, With a little help from my friend. «Il était en transe. On aurait dit qu’il faisait une crise d’épilepsie…»

Au loin, ça s’ennuageait. Des gros orages typiques de l’été. «Les animateurs sont montés sur scène et nous ont demandé de chanter Fuck the rain», dit-il. En vain. Rapidement, le champ vert qui s’était déjà transformé depuis longtemps en terrain poussiéreux est devenu un champ de boue. «On en avait jusqu’aux genoux, je n’exagère pas. On était trempés, on avait froid», raconte Norman. Lui et ses amis décident de quitter le festival. Sans avoir vu leur idole, qui jouera finalement le lundi matin.

Une de The Montreal Star, avec une photo où figurent Norman et ses amis – Crédit : Norman King

La fin du rêve lancé par Woodstock

Aujourd’hui, Norman ressent une certaine fierté d’avoir participé à cet événement. «C’était historique par sa grandeur et par les artistes qui y étaient. Mais surtout, car un demi-million de jeunes avaient réussi à se rassembler sans qu’il y ait la moindre violence», dit-il. Tout le monde se souvient du festival Altamont, en décembre de la même année: les Rolling Stones avaient engagé des membres des Hell’s Angels pour la sécurité, et le festival a été entaché par la mort de quatre personnes. «Ce festival-là, c’était la fin du rêve lancé par Woodstock», estime Norman. Et il n’est pas le seul.

Plusieurs pensent d’ailleurs qu’un événement comme Woodstock ne serait plus possible aujourd’hui. Norman lui, est plus mesuré: «Je ne veux pas passer pour le vieux monsieur qui dit que c’était mieux avant. ll y a sûrement eu un concours de circonstances pour que tout se passe bien. Peut-être qu’une semaine plus tard, ça aurait été différent. En revanche, je pense que la naïveté qui existait à l’époque n’existe plus.»

Aujourd’hui, Norman ne regrette pas d’avoir manqué son idole, qui est d’ailleurs mort un peu plus d’un an après Woodstock. «On était trop malheureux pour rester tellement on était trempés, mais c’est sûr que c’est frustrant. Ce que je regrette, c’est qu’il soit mort si tôt. Il aurait fait des choses incroyables…»

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