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Les soeurs Boulay : en attendant la fin du monde
Musique

Les soeurs Boulay : en attendant la fin du monde

Après avoir partagé d’intimes secrets, Mélanie et Stéphanie Boulay se prêtent précisément à l’exercice inverse sur ce troisième album à la portée universelle et modelé contre la carte du cosmos. Leur façon d’aborder la vie, leur art aussi, a complètement changée. Elles ne sont plus tout à fait les mêmes.

Moins folk et plus grave, la musique des soeurs Boulay se pare de cordes sur La mort des étoiles, leur premier long-jeu commun en quatre ans. La guitare, cette fois, est reléguée au second plan. Les arrangements, la facture sonore ont de quoi surprendre – dans le bon sens du verbe. « Je pense aussi qu’on était rendues mûres pour faire de la place dans notre duo pour d’autres choses, pour du plus grand, pour faire confiance à du monde, pour déléguer, admet Mélanie. On avait vraiment envie d’aller plus loin, de se dépasser, de se donner ce défi-là, finalement. C’est sûr que c’est un peu vertigineux. Au début, on était assez control freak et très conservatrices du duo, du son très minimaliste, juste les deux, deux guitares, deux voix. On avait même peur de rajouter des drums!»

Au rayon des textes, les co-parolières se permettent aussi d’aller ailleurs. Le vocabulaire se veut plus riche et soutenu, exempt de québécismes marqués, d’anglicismes ancrés dans la parlure du quotidien. Elles traitent de thèmes nouveaux, de l’éco-anxiété au premier plan. À ce sujet, Stéphanie: «On a eu une vision pour l’album avant même que les chansons naissent. On était tellement habitées par l’urgence climatique, par notre anxiété, par nos questions, où est-ce qu’on s’en va… Justement, la naissance de l’enfant de Mélanie a fait naître cette anxiété-là par rapport à ce qu’on lègue, ce qu’on laisse, ce qui vient après tout ça. C’est comme si on avait conceptualisé l’album avant de l’écrire. Il y avait des couleurs comme le bleu sombre qu’on voyait déjà dans nos têtes […]. On s’est laissées guidées par ça. Ce sont des couleurs qui amènent à cette dramatique là, à ces envolées lyriques là. C’était une période où on écoutait beaucoup de musique des années 70 comme Jaune et Soleil de Jean-Pierre Ferland. On écoutait même du Motown et des trucs comme ça. Moi j’étais dans Starmania accotée. Mon dieu que c’est visionnaire ! En 78-79, il y avait déjà ces préoccupations-là, ces trucs-là que je ressens maintenant. Ça m’a tellement inspirée. »

Pochette de l’album

Toujours aussi près du cœur, les Gaspésiennes abordent néanmoins leurs romances d’un tout autre angle, comme sur Bateaux, une ode au bonheur stable qui rompt avec leur cycle d’amours déçus et chambranlants. Tant de choses ont changé depuis Le poids des confettis et leur Mappemonde, la complainte d’une fille prise dans une relation secrète, cachée de celui qui partage sa vie. Aujourd’hui, Mélanie et Stéphanie Boulay, gagnantes de cinq Félix à elles deux, sont de ces personnalités publiques que les médias généralistes ou en proie aux potins questionnent à l’égard de leurs amoureux, leurs fiançailles et leur progéniture, qui vivent comme de grands livres ouverts. Mais n’est-ce pas difficile d’être artiste, de créer, quand ton jardin secret est étalé au grand jour? « Quand ça passe par la musique, confie Mélanie, moi je trouve que c’est correct. Dans le fond, ce qui sort en chansons c’est ce que j’ai décidé de dire, c’est ce avec quoi je suis à l’aise. Si je le fais, c’est parce que ça va. Sauf qu’on dirait qu’une fois que c’est une fois que dépasse ça que je ne suis plus nécessairement à l’aise. […] C’est pour ça qu’on est à l’aise de dire, par exemple, dans une chanson, “j’ai eu un enfant, voici comment je me sens.” Mais après, si Écho Vedettes nous appelle pour parler dudit enfant on va dire non parce que ça n’a pas une vocation artistique, en fait.»

Après la désillusion

Sortie en février et à l’attention des radios, Nous après nous donne le ton pour cet album, d’entrée de jeu, dès la plage 1. Au-delà du propos environnemental, on devine le questionnement de deux musiciennes qui songent aux traces qu’elles laisseront sur l’écosystème culturel. « Oui, il y a de ça. Mais on dirait que moi je la perçois surtout comme une chanson universelle, par rapport aux humains, à ce qui va rester après qu’on soit passés ici. Est-ce qu’on a envie de laisser une belle empreinte ou une planète complètement détruite? Oui, il y a aussi cet élément par rapport au legs qu’on a en tant qu’artistes, dans l’histoire. Est-ce qu’on a envie de penser à ça? Est-ce qu’on a envie de se donner cette pression-là? Et même, est-ce que ce n’est pas un peu futile de faire de la musique alors qu’un jour il ne restera peut-être plus rien? On sait pas.»

Stéphanie, de concert, y va de son grain de sel. Une intervention pavée de non-dits, à froisser les coeurs. Nul doute qu’elle n’est pas seule à se sentir ainsi, tiraillée entre passion et sacrifice, tiraillée au quotidien dans son domaine, son métier. «Nous après nous, c’est une métaphore pour nous qui rêvions de devenir des artistes établies, des chanteuses, des autrices-compositrices et une fois qu’on y est arrivées… La métaphore, c’est comme une grande pièce dans laquelle tout le monde est là, nous on rentre finalement dans cette pièce-là et on se dit ‘’ah mon dieu, on dirait que je me sens pas bien ici, dans le fond.’’ Est-ce que je me sens bien? Est-ce que j’ai rêvé pendant toute ma vie à quelque chose qui, ultimement, ne me rend pas heureuse? Est-ce qu’il y a moyen d’être heureux dans cette industrie-là? Comment est-ce qu’on peut arriver à être heureux dans cette industrie-là? On s’entend. Le showbusiness, c’est pas un monde à part. C’est très représentatif de ce qui se passe à plus large échelle dans le monde. C’est rempli de gens, en fait, qui tough en attendant et qui essaient de rire même s’ils n’ont pas tant de quoi rire. C’est un peu comme une mascarade.»

Il me voulait dans la maison, justement, traite d’autres tourments intimes et relégués à la discrétion des coulisses, la manipulation, certes, mais surtout la violence psychologique dans un cadre conjugal. Celle-là aussi, elle mouille les yeux. «On l’a écrite après avoir visionné le documentaire sur R. Kelly parce que moi, ça m’a amené à prendre conscience de plein de trucs que j’avais vécus, que mes amies avaient vécu, que mes ancêtres ont vécu… On a beaucoup parlé de violence physique, on a beaucoup parlé de violence sexuelle et dernièrement, par exemple, y’a le Monstre d’Ingrid Falaise qui est sorti et ce qui est beaucoup ressorti de la série, c’est des gens qui se demandent “mais voyons donc, pourquoi elle est pas partie?” Ça, moi, ça me tue parce que je trouve qu’on n’a pas assez parlé de violence psychologique et qu’on ne la comprend pas. On n’est pas capables de la mesurer parce que, justement, elle ne paraît pas. […] Pour vrai, j’ai tellement eu de la misère. J’ai passé la journée à brailler, j’étais pas capable de l’enregistrer, j’étais juste incapable, j’étais en christ. C’était vraiment pas le fun et je veux pas la faire en show, je veux pas la rejouer.»

Entre angoisse et dentelles

Si elles se réinventent et explorent des territoires encore vierges, Les soeurs Boulay ne se dénaturent pas pour autant. Leur essence aigre-douce, «hypocrite» comme le résume si bien Pénélope McQuade, persiste quand elles jouent, une fois de plus, de contrastes entre propos dur et musicalité douce, délicate. La mort des étoiles, la pièce titre, nous fait justement l’effet d’une berceuse. D’une berceuse infiniment triste et teintée d’apocalypse.

Est-ce qu’il y a, à ce sujet, un événement dans l’actualité, un article ou une prise de parole qui a fait déborder votre vase et assis ce thème-là pour l’album? Cette fois, c’est Mélanie qui prend parole. «Pour ma part, c’est plus une accumulation. Tu sais, je nous trouve un peu idiots, dans le sens qu’on le sait depuis tellement longtemps que c’est ce vers quoi on s’en va. On n’agit pas. Encore aujourd’hui, en fait. En ce moment, c’est plus urgent que jamais, c’est plus concret que jamais et y’a rien qui se passe quand même. Je veux dire, y’a des gens qui font des petits gestes au quotidien et qui s’expriment publiquement. Mais concrètement, qu’est-ce que ça change si les gouvernements n’agissent pas, s’il n’y a pas de lois, si on continue de consommer et de jeter en débile? On se fait dire qu’il reste trente ans à la planète. Ah ben, super! Moi je viens de mettre un enfant au monde.»

L’espoir, néanmoins, se fraie encore un chemin jusqu’à leurs carnets. Sur Je rêve, avant-dernière piste de ce vibrant album qui grandira en nous, Les soeurs Boulay inondent leur offrande de lumière. Tout n’est pas perdu. «On essaie de se convaincre, peut-être.»

La mort des étoiles
(Grosse Boîte)

Disponible aujourd’hui

Le 4 octobre
au Théâtre Granada (Sherbrooke)

Le 17 octobre
au Club Soda (Montréal)
Consultez cet événement dans notre calendrier

Le 19 octobre
au Grand Théâtre (Québec)
Consultez cet événement dans notre calendrier

Le 21 février
au Théâtre Banque Nationale (Chicoutimi)

Le 26 février
à la Salle Odyssée (Gatineau)

Le 27 mars
au Théâtre du Cégep (Trois-Rivières)

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