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Philippe Gauthier-Boudreau, l'artisan-batteur de Choses Sauvages
Musique

Philippe Gauthier-Boudreau, l’artisan-batteur de Choses Sauvages

Il est l’un des musiciens du groupe Choses Sauvages, mais aussi le seul fabricant de cymbales artisanales au Canada – c’est d’ailleurs sur un de ses instruments faits main que joue la batteuse de Beyoncé. Rencontre dans son atelier montréalais, où Philippe frappe le bronze avec passion.

Philippe Gauthier-Boudreau, c’est le blondinet du groupe Choses Sauvages. Il nous reçoit chez lui, de la poussière de bronze accrochée à sa tuque : quand il ne fait pas de la batterie lors de concerts survoltés, il se terre dans son sous-sol de Rosemont pour fabriquer des cymbales. Une passion née il y a quatre ans et qui lui vient en partie de son enfance passée dans l’atelier de son père à le regarder créer des instruments de musique. « Il fabrique des flûtes à bec pour les musiciens baroques. Il travaille le bois, donc c’est différent de ce que je fais, mais la vision est un peu la même : offrir un produit vraiment niché et haut de gamme à des musiciens pros. » 

Philippe voulait fabriquer quelque chose de ses mains et à petite échelle, sans avoir besoin d’un grand atelier. « Là j’ai commencé à m’intéresser aux cymbales, et je suis devenu obsédé, raconte le musicien. C’est les Arméniens qui ont parti la fabrication de cymbale en Turquie. C’était un instrument de guerre qui complémentait les tambours pour faire peur à l’ennemi. Quand les Arméniens ont fui en Amérique du Nord pendant le génocide, une des plus grosses compagnies de cymbales au monde est née au États-Unis. Ça a changé le monde de la batterie et déterminé le son du jazz, du rock et du funk. »

Le petit monde de la cymbale

Si on trouve plusieurs fabricants de batteries au Québec – notamment grâce à l’accessibilité du bois -, il n’y a aucun fabricant de cymbale au répertoire. « Je suis le seul au Canada qui fait ça de façon artisanale et à petite échelle, appuie Philippe. Et les autres, je les connais tous. » Ces autres, ils sont une petite quinzaine dans le monde, répartis entre les États-Unis, le Brésil, le Danemark, l’Australie, la Turquie… 

Un jour, un confrère du Brésil lui écrit : il a vu une des vidéos qui alimentent le fil Instagram de Philippe et il trouve que sa technique de fabrication n’est pas idéale. Les deux artisans échangent alors messages et vidéos sur leurs méthodes, et ce maître-cymbale lui propose alors de le former. Sa technique, qu’il pratique depuis vingt ans, il l’a apprise en Turquie auprès d’une famille qui exerce le métier de génération en génération ; le dernier fils ayant refusé de suivre la tradition, la famille avait accepté de former un étranger pour faire perdurer son savoir-faire. Le maître-cymbale prend donc Philippe sous son aile et lui transmet ses techniques, en plus de lui fournir des contacts en Turquie pour obtenir la matière première, le bronze.

Sur-mesure

Dans le sous-sol de Philippe, tout en bois, c’est un bazar organisé. Les outils jouxtent les casques anti-bruit, entre le chauffe-eau et un vieux lavabo ; mais il sait exactement où se trouve chaque chose. Le musicien a fabriqué lui-même sa machine rotative avec l’aide de son père. 

À l’inverse des cymbales faites en usine et martelées selon une fréquence programmée numériquement, toujours avec la même puissance et sur un schéma identique, l’artisan martèle ses instruments à la main. « Même si je contrôle la force de mon marteau et la distance entre chaque coup, il y a une partie aléatoire. Ça donne des cymbales avec plus d’harmoniques qui s’entrechoquent, plus de richesse sonore, décrit Philippe. Chaque cymbale qui sort d’ici est unique : deux exemplaires du même modèle peuvent avoir la même explosivité, mais les notes qui en ressortiront seront différentes. »

L’artisanat permet notamment de fabriquer des instruments sur mesure pour aller chercher certains sons et effets. Quand les clients viennent à l’atelier – pour ceux qui ne passent pas par la boutique en ligne -, un large éventail de cymbales est à disposition pour les tests. « Souvent c’est des sons qu’ils n’ont jamais entendus, donc je leur montre l’étendue des possibilités », indique Philippe. Le musicien offre aussi un service d’après-vente personnalisé : si un client veut modifier sa cymbale après une pratique ou un spectacle, l’artisan peut l’ajuster à la demande. 

Certains clients veulent un son spécifique, d’autres un look précis. « L’aspect esthétique de l’instrument affecte beaucoup l’aspect sonore. Ces temps-ci, la mode est de laisser l’oxydation pour qu’on voit les coups de marteau : ça fait des cymbales avec un volume plus bas, qui explosent moins car avec moins de fréquences. Mais ça aide pour le studio car le son est plus facile à prendre dans les micros. Je peux donc ajuster le look pour les clients, mais je leur explique les conséquences. »

« Tu peux identifier un drummer en entendant sa cymbale »

Comme tout travail artisanal, l’instrument a un prix : environ 600$ la cymbale, selon la taille, soit deux fois plus qu’une cymbale fabriquée à la machine. « Quand je parle avec des batteurs, ils sont tout le temps à la recherche d’un instrument qu’ils trouvent pas. Ce que je fais, ça les fait tripper, et avoir l’offre va éventuellement créer la demande. Les gens aiment ça encourager l’économie locale et à petite échelle! »

Le musicien fabrique une centaine de cymbales par an, qu’il vend principalement à des professionnels. Ceux qui accompagnent plusieurs groupes aiment notamment avoir un large choix pour pouvoir s’ajuster selon le style ou le projet. Mais la clientèle de Philippe se compose aussi d’étudiants en musique, qui veulent se trouver une identité musicale avant d’entrer dans le monde professionnel. « Ça les intéresse d’avoir un instrument qui les représente vraiment, explique l’artisan. Souvent, tu peux identifier un drummer en entendant sa cymbale. »

Et puis il y a la batteuse de la chanteuse Beyoncé, qui joue elle aussi sur une cymbale sortie de l’atelier rosemontois. Une vente conclue grâce à Instagram : la musicienne a passé commande à Philippe après avoir vue une de ses vidéos. « Elle était en tournée alors il a fallu que je l’envoie dans un hôtel où elle arrêtait. C’était super stressant! Cette vente, c’est plus un accomplissement personnel qu’un coup marketing : comme elle a un commanditaire, elle a le droit de jouer avec ce qu’elle veut mais elle peut pas me faire de pub… »

Testées et approuvées en concert

Philippe jongle aujourd’hui entre son métier de fabricant de musique et celui de fabricant d’instrument de musique ; une alternance qui lui permet d’éviter les périodes creuses. En attendant, ça bouge pour Choses Sauvages : un nouvel album est attendu pour l’hiver 2021. Si le précédent était plus droit et plus clean, cet opus s’annonce exploratoire, avec des sons plus complexes. « Ça me permet justement d’amener plein de belles percussions! », sourit Philippe.  

« Être musicien me donne plus de latitudes pour explorer le son. Je me suis rendu compte que j’avais pas à me limiter aux sons qui existent déjà ou à essayer d’imiter quelqu’un, et que je pouvais aller vers ce qui m’inspirait vraiment. » Philippe a pris pour habitude de tester les instruments qu’il fabrique lorsqu’il joue avec son groupe, notamment des cymbales moins conventionnelles et propres, « plus weird », qui ont finalement joliment trouvé leur place dans les créations de Choses Sauvages.

« Quand on fait des concerts, j’ai toujours plein de cymbales pour pouvoir les tester dans différentes salles, pour voir comment ça réagit. Faut pas tant penser à l’instrument mais plutôt au contexte dans lequel la personne joue : pour du jazz par exemple, ou des musiciens qui jouent souvent en acoustique et dans des petites salles, faut pas que la cymbale soit trop forte et qu’elle enterre la contrebasse. Le fait que je puisse explorer en jouant avec un band dans un vrai contexte musical, ça me rend plus proche de l’expérience de mes clients, conclut Philippe. Bref, mes deux métiers s’encouragent mutuellement… »

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