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Les Deuxluxes jouent du rock comme dans un ring de boxe
Musique

Les Deuxluxes jouent du rock comme dans un ring de boxe

Il a étudié en jazz, elle a fait ses classes en chant classique. Pourtant, ensemble, Anna Frances Meyer et Étienne Barry incarnent le rock’n’roll jusque dans leur moindre morceau de linge. Ils le prouvent encore une fois avec l’album Lighter Fluid, paru la semaine dernière.

Ils ont sillonné l’Amérique latine plusieurs fois, «nord, sud, est, ouest», trimballé leurs brûlots rock de part et d’autre du globe avec l’énergie des combattants. La réponse du public les dépasse, l’accueil au-delà des frontières du Canada les surprend, mais Étienne Barry ne s’enfle pas la tête pour autant. «Le succès, c’est toujours vraiment relatif. Souvent, c’est de l’exploration qu’on fait, on va dans un territoire inconnu où presque personne ne nous connaît et on essaie de sortir du lot. T’es toujours comme un peu dans un ring de boxe, tu te défends à chaque fois que tu montes sur scène.» 

Au terme d’une incessante tournée couronnée de couverture média en espagnol et en portugais (ils sont souvent allés au Brésil), Les Deuxluxes ont finalement posé leurs valises dans une église anglicane de la Vallée du Missisquoi l’été dernier. «À Glen Sutton, c’est même pas assez gros pour être un village. C’était une ville de prohibition dans le temps», précise Anna. Et Étienne d’enchaîner: «et maintenant, en fait, c’est plus grand-chose.»

C’est dans ce lieu très spécial que le couple a enregistré Lighter Fluid en dix jours avec le réalisateur Francis Duchesne. «Moi, avant d’être dans un band, je chantais dans des églises professionnellement et celle-là a un genre d’aura mystique autant sur le plan artistique que sonore. Le son a vraiment son propre reverb, presque un slap back. Au niveau visuel, tu rentres et c’est orné avec du proto-psychédélisme. La construction date des années 1800, je sais pas qui a fait tout ça, mais les boiseries sont travaillées en détails avec des patterns, des trucs qu’on verrait peut-être 30 ans plus tard dans l’art nouveau. Clairement, le menuisier ou le charpentier était en avance sur son temps. La police d’écriture des vitraux est devenue un peu comme une matière première pour nous dans la confection de l’album. Etienne a fait des collages à partir de ça pour la pochette.»  

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Reclus en ce temple sis à la bordure de la frontière américaine, les musiciens se sont accordé le droit d’expérimenter en masse. Anna Frances Meyer est revenue à la flûte traversière (l’instrument tendance du moment) en plus de se risquer aux bongo sur Beware of the Dogs, une piste typiquement deuxluxienne, mais bonifiée d’un break suffisamment long et funky pour que les DJs se l’approprient. «On s’est gâtés, confie la vocaliste principale. Tous les instruments que t’entends, c’est nous qui les avons joués. J’étais dans le sous-sol, je fumais un petit bong et je me suis lâchée lousse. On riait, là! On a eu vraiment beaucoup de fun. C’est un album honnête, on parle de nos coeurs, il y a plus de vulnérabilité que ce qu’on a fait les dernières fois et je pense que c’est mon préféré.»

Notre job, c’est de réconcilier notre expérience personnelle et d’en faire des textes et des tounes que les gens vont écouter en se sentant peut-être interpellés, des tounes qui vont les amener à réfléchir. Lighter Fluid, c’est aussi une critique de la réalité dans laquelle on se trouve.

Même s’ils s’autorisent une certaine fragilité, les Montréalais frappent fort sur I Am The Man, un puissant hymne féministe, une chanson sur-mesure pour les manifs. «Je trouvais qu’on avait besoin d’entendre une femme chanter ça. Cette toune-là peut tout aussi bien être féministe qu’anti-establishment, souligne Anna. Ça parle d’affirmer son autonomie en tant que personne donc ça peut parler à n’importe quel genre, ça peut s’appliquer à n’importe quel contexte. Notre job, c’est de réconcilier notre expérience personnelle et d’en faire des textes et des tounes que les gens vont écouter en se sentant peut-être interpellés, des tounes qui vont les amener à réfléchir. Lighter Fluid, c’est aussi une critique de la réalité dans laquelle on se trouve.»

Et pour eux qui évoluent dans l’industrie de la musique, leur douce rébellion passe par une absence totale de concession. Ils composent des chansons à leurs goûts et tant pis pour ceux qui n’adhèrent pas. «Au Québec, si tu veux jouer à la radio, il faut que t’aies un minimum 70% de contenu en français dans tes paroles, détaille Étienne. Après, même si tu le fais, ça ne vient pas avec des garanties… Ceci dit, dès que tu sors de la province, tu réalises que ces règles-là ne s’appliquent plus.» 

Les Deuxluxes / Photo: JF Galipeau

Les Deuxluxes ne doivent rien aux directeurs musicaux des stations commerciales. Leurs salles, ils les remplissent ici comme à l’international. «Où qu’on aille, on réalise que l’énergie n’a pas de langue. Le rock rejoint le monde d’une manière viscérale. C’est comme plus fort que nous, ça ne nous appartient pas ce style de musique là. On est juste la continuation d’une tradition qui existe depuis plusieurs décennies. C’est le fun de voir que l’Amérique du Sud est toujours très ancrée dans le rock comme musique populaire. Tout le monde est nostalgique, mais ils sont ouverts à la nouveauté. On peut jouer sur une radio commerciale au Brésil, au Mexique ou même en Europe… À la maison, par contre, c’est pas encore le cas.» 

Leurs séjours répétés dans l’hémisphère Sud a eu pour effet de les inspirer sur le plan musical («ils sont sérieusement dans le psych là-bas») en plus de leur permettre d’élargir leur collection de vêtements. Plutôt que siester entre les balances de son et les spectacles, ils arpentent les rues des villes qu’ils visitent en quête des plus belles friperies. «Mes deux parents étaient des danseurs de ballet professionnels avec Les Grands Ballets canadiens, raconte Anna. Ma mère dépensait tous ses per diem sur du linge vintage! J’ai hérité de son amour pour ça. Je pense que ça part d’un intérêt pour l’histoire… On reconnaît que des choses incroyables se sont faites avant nous, qu’on peut les réutiliser, les réinventer et les amener dans le futur. C’est pas parce que c’est vieux que ce n’est plus bon. Nous autres, on en est la preuve.»

Lighter Fluid (Bonsound)
Disponible maintenant

7 mars au D’Auteuil (Québec)
26 mars au Théâtre Fairmount (Montréal)