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BloguesNormand Baillargeon

Apple en Chine

Si ma mémoire ne me fait pas défaut, c’est à un homme d’affaires canadien qu’on attribue la phrase désormais célèbre selon laquelle, en substance, «la mondialisation, c’est de pouvoir aller où je veux, pour faire ce que je veux comme je le veux».  Or, on a rapporté il y a peu, sur différents médias, une histoire qui l’illustre à merveille et que je voudrais vous conter à mon tour.

Cela commence en février 2011 alors qu’Obama rencontre Steve Jobs et plusieurs autres hauts dirigeants de la Silicon Valley; ceux-ci sont, pour l’occasion, autorisés à poser une question au Président, sur le sujet de leur choix.

Mais tandis que Steve Jobs parle, c’est Obama qui l’interrompt pour lui poser une question. «Pourquoi, demande-t-il, ces emplois qui sont  désormais en Chine et ailleurs à l’étranger [pour fabriquer des iPods, des iPads et ainsi de suite; le New York Times a évoqué le chiffre de 159 millions d’appareils fabriqués annuellement par quelque 700 000 contractants hors USA] ne seraient-ils pas ramenés aux États-Unis?».

Jobs, assurent le témoins, aurait simplement répondu: «Ces emplois sont partis et ils ne reviendront pas».

Pour l’expliquer, un haut dirigeant d’Apple va raconter ce qui suit, que rapportent le Times et d’autres médias.

Jobs vient de passer quelques jours avec le prototype du nouvel iPhone, afin de l’essayer et il convoque d’urgence ses lieutenants devant lesquels il entre dans une vive colère parce que la vitre  de l’appareil a été rayée par ses clés. «Les gens vont mettre ce téléphone dans leurs poches, avec leurs clés, explique-t-il. Et je ne vendrai pas un appareil qui a un tel défaut.» Le lancement est prévu dans six semaines, mais il n’est pas question de le retarder: «Vous me refaites ce téléphone avec une vitre qui ne raye pas. On livre toujours dans six semaines», conclut-il.

Sitôt cette réunion terminée, un dirigeant d’Apple a pris un avion pour la Chine.

En quelques jours, une usine produit de grandes plaques de verre conformes aux demandes d’Apple. Elles sont aussitôt envoyées à un autre usine, pour être découpées au format requis. Puis à une autre usine encore, cette fois pour être montées sur les iphones.

Le dirigeant d’Apple arrive à cette dernière usine avant les morceaux de verre. C’est la nuit. Il fait aussitôt réveiller les milliers d’ouvriers et les ouvrières qui dorment sur place, dans le dortoir de l’usine; on leur donne un biscuit et un thé et ils commencent à travailler: ils se succéderont aux douze heures pour produire à temps, à raison de 10 000 appareils par jour, les millions d’iphone demandés par Apple. (Cette usine en aurait aujourd’hui livré quelque 200 millions).

On comprend que pour Apple des choses comme la flexibilité et le faible coût de la main-d’oeuvre sont des atouts précieux dont ils ne trouvent pas l’équivalent aux États-Unis ou en Occident: c’est le sens de la réponse de Jobs à Obama et c’est ce qui explique que «ces emplois sont partis et ils ne reviendront pas».

Mais cette réponse est aussi troublante, voire inquiétante, sitôt qu’on se place, pas même d’un point de vue économiquement (très) à gauche, mais simplement d’un point de vue banalement libéral. Elle signe en effet  une sorte de rupture de contrat  entre les entreprises et la société qui l’abrite. «Si c’est là l’aboutissement du capitalisme, il y a de quoi être inquiet», disait en ce sens Jared Bernstein, un ex-conseiller de la Maison Blanche en matière d’économie (rapporté dans le New York Times).

Il faut croire en tout cas que cet aboutissement du capitalisme exigerait qu’en se donnant comme projet politique de produire des iphones en compétition avec une économie de (si je peux dire)  ‘semi-planification centrale’,  il faudrait notamment maintenir une armée de travailleurs et travailleuses dormant dans des dortoirs et qu’on peut réveiller au milieu de la nuit pour les mettre aux machines douze heures par jour en échange de salaires ridiculement bas.

Cela ne se fera pas, même si d’aucuns le déplorent; mais quoiqu’il en soit Apple ne s’intéresse même pas à la question de savoir comment ces emplois pourraient être rapatriés, pressée qu’elle est de produire des appareils de la meilleure qualité possible au meilleur prix possible.

La logique de son action ignore toute considération autre que celle-là et donc toute considération politique, sociale, voire éthique. Milton Friedman avait exprimé cela en disant que la (seule) responsabilité sociale de l’entreprise est de faire des profits pour ses actionnaires. De son point de vue, il avait raison.

Un dirigeant d’Apple dira à peu près la même chose en réaction à la phrase de Jobs, cette fois en ces termes: «Nous vendons des iphones dans cent pays et nous n’avons pas le devoir de résoudre les problèmes des États-Unis. Notre seule obligation, c’est de faire le meilleur produit possible».

Mais cette idée qu’Apple n’a aucune obligation envers les États-Unis et donc envers la population américaine, ne serait-ce que sur un plan économique est, encore une fois d’un point de vue très banalement libéral, fort contestable.  Elle a en tout cas fait littéralement bondir Clyde Prestowitz, (président de l’Economic Strategy Institute, qui n’est pas exactement un repère de gauchistes en matière d’économie, le monsieur a été, pour le commerce international, une des éminences grises de Ronald Reagan, qui, lui, n’était pas exactement un radical, en quoi que ce soit d’ailleurs …).

Il a réagi sur son blogue de la revue Foreign Policy.

Alors, que pourrait bien devoir Apple à l’État et au public américain? Avec Prestowitz, et puisque c’est la Saint-Valentin, Let me count the ways…

Il rappelle d’abord, fort opportunément, que tout ce que vend Apple ou peu s’en faut, depuis l’ordinateur jusqu’à la souris, trouve son origine dans de la recherche subventionnée par des fonds publics (à travers le Pentagone, en fait..) donnés par l’État à  des universités et à une époque où aucune entreprise privée n’aurait investi un clou là-dedans; qu’entre 1981 et 1986, Apple a été, justement sous sa gouverne à lui qui était responsable de ces dossiers sous Reagan,  massivement aidée par le gouvernement américain au moment où la compagnie tentait de percer le marché japonais; que c’est notamment à Oncle Sam qu’Apple doit que ses produits ne soient pas piratés, parce qu’ils sont protégés par une loi sur la propriété intellectuelle; que c’est à la fameuse Seventh Fleet et à ses dizaines de milliers de soldats que la compagnie doit, au moins en partie, la stabilité géo-politique qui lui permet de faire circuler ses pièces d’une usine à l’autre; sans rien dire du fait que c’est tout de même un peu (!) grâce à un gouvernement totalitaire et à ses interventions qu’Apple doit de pouvoir réveiller ses travailleurs en pleine nuit pour les mettre à l’ouvrage; et que c’est parce que des États en Asie subventionnent ces emplois en haute technologie que ces travailleurs sont économiquement intéressants pour Apple (ces subventions asiatiques et le fait que les États-Unis ne subventionnent plus ces emplois sont, au demeurant, des politiques convenues dans des ententes internationales entre États).

Ces arguments, qui en restent dans le cadre d’une conception très «mainstream» des enjeux, n’épuisent pas le sujet, loin de là. Il faudrait encore invoquer les politiques fiscales, les pressions politiques exercées par Pékin pour maintenir les emplois en Chine, les externalités typiquement assumées par le public, et de très nombreux autres facteurs.

J’aurai l’occasion d’y revenir.