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Argumentation 101, avec Richard Martineau

De passage à TLMP, le chroniqueur du J de M Richard Martineau (RM) est venu se défendre contre les attaques dont il dit faire l’objet de la part des étudiantes et étudiants en grève et défendre sa compagne, que certains de ses critiques attaqueraient également.

J’ai été intéressé par sa prestation, notamment parce que M. Martineau aborde, dans les quelques 15 minutes que dure l’entretien qu’il accorde à l’animateur, de nombreux sujets, des sujets sur lesquels il avance des thèses nettement identifiables et ce pour des raisons elles aussi nettement identifiables.

J’ai donc voulu me livrer à un petit exercice d’argumentation 101 consistant à identifier, au moins sommairement, les thèses et les arguments avancés en leur faveur en demandant ce que valent ces derniers.

La première partie de l’entrevue, sur laquelle je me penche d’abord, se trouve ici.

L’entrevue commence par un rappel du désormais fameux tweet de RM qui disait avoir vu des étudiants portant carré rouge, parlant au cellulaire et buvant de la sangria sur une terrasse à Outremont: «La belle vie», concluait-il.

Beaucoup ont compris que c’était ce que coûte cette tranche de belle vie qui l’offusquait, au moment où les étudiants québécois refusent une hausse des frais de scolarité — et que RM soutenait donc qu’ils pourraient, plutôt que ces frivolités, eux qui ont la vie si belle, accepter de payer la hausse demandée. Et certains ont donc soutenu que se fonder sur cette anecdote (j’ai vu…) pour soutenir cette conclusion (ils devraient accepter la hausse) était une généralisation bien hâtive et hasardeuse.

La question lui est donc posée et RM a une réponse inattendue, qui deviendra plus tard le coeur d’un argument: c’est que cela se passe à Outremont qui était pour lui le scandale.

Pour le moment, RM répond à l’évidence anecdotique qu’il a présentée dans son tweet par une autre anecdote, toute personnelle: lui, quand il était étudiant, il n’avait pas les moyens de se payer tout cela.

Pour autant que je puisse en juger, il n’y a jusqu’ici aucun échange substantiel puisque les quelques étudiants aperçus à une terrasse ne sont évidemment pas un argument, pour ou contre quoi que ce soit; et le vécu estudiantin de RM non plus. Bref: une évidence anecdotique plus une évidence anecdotique, cela ne fait toujours aucun argument, mais seulement deux anecdotes.

L’échange se poursuit et RM avance, cette fois explicitement, que ce qui le dérange (d’où le: «Outremont», précédent) c’est que ces étudiants porteurs de carré rouge refusent toute hausse des frais de scolarité, y compris pour eux-mêmes. Or ils (ou certains, ailleurs que sur la terrasse, peut-on présumer ) sont manifestement riches et pourraient payer cette hausse: ils devraient donc favoriser une modulation de la hausse selon les revenus, comme, dit-il, cela se fait en France.

C’est là, semble-t-il, la position de RM et ce qu’il voulait dire par son Tweet. Disons. Mais faire reproche aux étudiants aperçus ou aux autres buveurs de sangria en terrasse de ne pas la partager est malhonnête: ils la partagent peut-être; mais, quoiqu’il en soit, RM vient de faire dévier la conversation vers une autre (importante) question, qui est, en gros, la justice sociale et des choses comme  la juste contribution de chacun au bien commun, la proportionnalité des impôts, etc. Enfin, du sérieux. On sort donc enfin de l’anecdotique.

Ben non. On y revient aussitôt. Car RM, pour soutenir son point de vue, explique qu’il vit à Outremont et que quand il va chercher ses enfants au CPE, les parents, des gens riches qui parlent entre eux de leur prochain voyage en Europe ou ailleurs, paient (seulement) 7 dollars par jour pour un service qui coûte cher au gouvernement. «Combien ça coûte, dit-il, pour que des riches puissent mettre leurs enfants dans un CPE?»

Bonne question. En voici une autre: qui paie? Mais on n’aura pas de réponse précise ni à l’une ni à l’autre. Tout ce qu’aura à dire RM tient en une question: «Combien de gens, ici, dira-t-il (en s’adressant manifestement au public présent), avec de petites jobs, paient pour que des riches envoient leur enfants dans un CPE à 7 dollars par jour?»

Je ne commenterai pas la démagogie du propos, ne dirai rien sur le fait que les gens à «petites jobs » ne paient guère (et parfois pas) d’impôt. Mais voilà bien rondement réglée, par une anecdote saupoudrée de démagogie, une vaste question économique, politique, éthique et philosophique (la justice sociale) que d’autres, mal informés sans doute, ont cru complexe.

On ramène ensuite la conversation sur ce honteux carré rouge porté par des étudiants à Outremont.

Cette fois, RM dévie la conversation pour la faire porter  non plus sur la hausse des frais de scolarité, mais sur la débâcle des soins de santé, selon lui plus grave et prioritaire. C’est l’occasion de s’en prendre aux étudiants, par ad hominem et homme de paille: présupposant que la défense du bien public qu’est l’éducation fait des étudiants des personnes qui ne se soucient pas du service public en santé, RM peut ainsi les  accuser d’égoïsme (de, dira-t-il,  «se regarder le nombril»).

La question de fond, ici, est bien entendu la capacité collective de se payer de tels services publics. Cette fois encore, c’est là un vaste et complexe débat qui s’ouvre, avec des dimensions économiques, fiscales, politiques, éthiques, philosophiques. Mais RM le tranche: Au Québec, «on est dans la marde» (sic)  et il faut donc que tout le monde mette l’épaule à la roue. Comment sait-on qu’on est «dans la marde»? Selon quels critères? Rien ne sera dit pour le moment là-dessus.

Qu’est-ce que cela implique, concrètement, pour la question de ce qu’on devrait attendre des  étudiants? La réponse, si on peut l’appeler ainsi, tient en quatre —  vous l’aurez deviné — anecdotes.

Pour commencer, il y a des étudiants qui se paient des billets à 150 dollars pour voir un spectacle de Cold Play.

Ensuite, Lucien Francoeur, qui est un grand ami de RM et qui est prof au cégep depuis 30 ans, assure que la plupart de ses étudiants arrivent en classe avec «plus d’équipement électronique que Neil Armstrong quand il a marché sur la Lune».

Par ailleurs, un courriel de Mme Lallier, de L’Ancienne-Lorette,  raconte que son fils, qui possède une casse-croûte, n’embauche que des étudiantes et étudiantes: or ceux-ci vont tous dans le Sud l’hiver tandis que son fils, lui, n’en a même pas les moyens.

Last, but not least, RM vient d’un milieu modeste et a dû travailler fort pour se payer des études universitaires.

Si vous n’êtes toujours  pas convaincu que nous sommes «dans la marde», que les problèmes du réseau de santé sont plus graves que ceux du réseau de l’éducation  et que les étudiants (lesquels cependant? les fils et filles de gens riches? Que signifie ‘riches’, alors? ) doivent accepter la hausse, peut-être étalée sur un plus grand nombre d’années, si vous n’acceptez pas tout cela, c’est que vous être ou borné ou insensible à l’anecdote — ou aux courriels de Mme Lallier .

La deuxième partie de l’entrevue se trouve ici.

L’animateur rappelle que RM reproche aux étudiantes et étudiantes de ne pas s’opposer au système dont il dit qu’il les a mis «dans la marde», comme il le dit.

On peut penser que c’est exactement ce qu’ils font en ce moment.Mais RM a ici une thèse à avancer: ce système, c’est la protection mur-à-mur demandée à l’État et qui a créé un gouffre financier immense (200 milliards, dit-il, ce qui, soit dit en passant, est ce qu’on appelle une donnée détachée: une telle donnée ne dit rien et selon ce à quoi on la rattache, ce pourrait être énorme ou peu), dont les gens n’ont pas conscience. Ici encore, un vaste débat s’ouvre : qu’est-ce qui  a créé cette dette? Comment? Qui doit la rembourser? Comment? Pourquoi?

La réponse à ces questions légitimes proposée  par RM  est qu’il a récemment discuté avec un politicien qui demande l’anonymat et qui le lui a dit, en assurant que le gouvernement ne peut couper dans les dépenses parce que les gens vont demander le maintien de leurs services. Je ne perdrai pas votre temps ou le mien à préciser ce que cela nous dit notamment de la conception de la démocratie de ce politicien et de RM.

RM avance ensuite que nous n’avons désormais aucune marge de manœuvre financière , que nous ne pouvons absolument plus rien faire, ni taxer d’avantage, ni réduire les dépenses. Rien. Dans la marde, donc, vraiment, vraiment dans la marde. Il le dit. Le répète. L’assure. Avec pour tout argument, outre ce politicien anonyme, beaucoup, beaucoup de conviction.

Non. En fait, ce que je viens d’écrire n’est pas tout à fait exact, puisque RM avance aussi, en faveur de sa thèse scatologique, une analyse du dernier budget provincial. Et on peut entendre cet argumentaire sur le lien cité: il est déployé entre 0: 53 secondes et 1 minute 02 secondes.

Le fait que nous soyons à ce point dans les excréments ayant été aussi rigoureusement établi, le moment est venu d’en tirer les inexorables conséquences. Par exemple, bientôt, nous devrons, cruels et draconiens dilemmes, choisir de laisser mourir ou non ce pépé de 85 ans qui vient de faire une troisième crise cardiaque afin de soigner un plus jeune. Avez-vous peur? C’était le but. Et c’est le moment pour RM de rappeler et de déplorer, une fois de plus, l’égoïsme des étudiants  et de regretter que, comme ils occuperont typiquement des emplois bien rémunérés après leur études, ils demandent à des gens qui occupent des emplois mal rémunérés et difficiles de payer leurs études. Je ne commenterai pas puisque ces arguments ont été avancés plus haut et qu’ils ne valent pas plus à présent que tout à l’heure.

La fin de  l’entretien met les propos actuels de RM en contradiction avec ceux qu’il tenait en 2005, le met face à certains de ses critiques et revient sur sa rencontre avec J. Vergès et sur sa personne. Mais tout cela présente moins d’intérêt pour mon propos, et je m’arrêterai donc ici.

On me dira, c’est en partie vrai, qu’un passage à TLMP n’est pas une soutenance de thèse, que c’est un spectacle et ainsi de suite. Je le concède. Mais je demande aussi  qu’on reconnaisse que RM — et ses semblables, qui sont légion — occupent une place au moins quantitativement très importante dans notre conversation démocratique et qu’ils ont à leur disposition d’immenses moyens pour se faire entendre: télé, radio, blogs, journaux etc. Avec de tels moyens viennent aussi de grandes responsabilités. Je laisse à chacune et chacun le soin de décider si elles sont généralement assumées comme elles devraient l’être.

Et puis, finissons par un point positif: M. Martineau, quand vous avez dit être pour le sexe avant le mariage du moment que ça ne retarde pas la cérémonie, je l’ai trouvée bien bonne.

Moi, je suis pour le fait de s’efforcer de se limiter à tirer des inférences valides de faits qu’il est raisonnable d’admettre quand on parle ou quand on écrit. Dure école. Je ne suis hélas pas à la hauteur de cette rude exigence, trop souvent. Mais je m’y efforce.

C’est pas mal non plus, non?