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BloguesNormand Baillargeon

Les mots de la grève … ou faut-il dire du boycott?!?

C’est peut-être une déformation professionnelle de philosophe, dont le métier, comme on sait, consiste à obstinément chercher à clarifier des concepts, mais il me semble que le vocabulaire de notre conversation collective sur le conflit opposant les étudiantes et étudiantes au Gouvernement devient de plus en plus confusionnel.

Au lieu de nous aider à clarifier des problèmes et des enjeux, ce vocabulaire les obscurcit — et il n’est pas interdit de penser que c’est précisément ce qui est visé au moins par certains intervenants, tandis que l’idéologie en amène d’autres à utiliser, voire à abuser, de ce vocabulaire confus.

Quoiqu’il en soit, plus d’une fois, depuis quelques jours, j’ai eu le sentiment que les mots employés ici ou là l’étaient bien davantage pour leur charge émotive et leurs connotations — positives ou négatives — que pour ce qu’ils permettaient de penser; qu’ils étaient, en somme, employés plus pour ce qu’ils permettaient de ne plus penser et pour ce qu’ils occultaient, que pour ce qu’ils mettaient en évidence et permettaient de problématiser.

Voici trois exemples de mots appartenant à cette sorte de novlangue qui se met en place et qui m’ont frappé — il y en a d’autres, bien entendu et une étude empirique de tout cela serait la bienvenue.

Démocratie

Le premier est démocratie; et si on n’a pas attendu les récents événements pour en user et en abuser, ceux-ci l’ont remis aux premières loges.

La connotation est ici, on le sait, toujours extrêmement positive : la démocratie est d’emblée une bonne — que dis-je : une excellente chose! — et chacun s’en réclame donc et prétend parler en son nom, l’avoir de son côté. Mais le fait est que l’on peut, par démocratie, entendre et valoriser des choses différentes et à propos desquelles ont peut avancer des arguments et des contre-arguments.

On peut par exemple accorder une valeur à la démocratie entendue comme un processus conduisant à une décision. Mais alors la question se pose de déterminer ce qui rend ce processus démocratique : combien de participants faut-il? Comment comptabilise-t-on les voix et comment détermine-t-on le gagnant? Et de nombreuses autres questions.

Des abîmes de difficultés insoupçonnées surviennent ici, qui font les délices de plein de gens, surtout en maths et en philo. Et ce ne sont pas là de vaines spéculations. Pour le constater, considérez par exemple, et je vous étonnerai sans doute en vous le disant, qu’on a mathématiquement prouvé que sous certaines conditions minimales et usuelles, il ne peut y avoir de système parfait! (Cette formulation est très imparfaite : pour en savoir plus, voyez ceci). Avoir tout cela en tête, incite déjà à allumer son détecteur de poutine quand X se targue de posséder une légitimité démocratique. Quelle est celle du gouvernement actuel? Qui l’a élu? Combien de votants? Quelle est celle des représentants des étudiantes et étudiants? Je vous laisse répondre.

On peut aussi valoriser la démocratie, et c’est quelque chose de légèrement différent, pour les vertus délibératives d’un processus décisionnel. On dira alors qu’elle permet l’échange de points de vue, le partage d’informations, et ainsi de suite — et on voudra sans doute ajouter que si le nombre de participants est élevé, le caractère démocratique de la décision rendue augmente. Je ne développe pas cette idée plus avant ici, mais je veux juste faire remarquer qu’une fois encore il est utile de l’avoir en tête : elle permet d’avancer que quand les directions de cégeps font voter électroniquement les étudiantes et étudiantes, le nombre de personnes peut être augmenté, mais le caractère délibératif de la décision est mis à mal : cela affecte (comment et à quel point, je vous laisse en décider) le caractère démocratique de la décision rendue.

Enfin, pour en rester là, on peut valoriser la démocratie non seulement pour ses caractères procéduraux et pour ses vertus délibératives, mais parce qu’on pense que sous certaines conditions les décisions ainsi rendues ont plus de chances d’être vraies : on aurait ainsi une défense épistémique de la démocratie. On peut pour cela en appeler à un fameux théorème mathématique en faveur de cette idée, le théorème du jury, dû à Condorcet. Il montre (je résume à la limite de la caricature, ici, faute de place) que sous certaines conditions, des décisions rendues par des gens vont tendre à s’approcher de la vérité quand leur nombre augmente. Pour cela, il faut que ces gens soient impartiaux, informés et possèdent un jugement qui se trompe moins qu’une fois sur deux. Sachant cela, comment ne pas interroger les invocations incantatoires de la démocratie par des gens dont, disons, l’impartialité est hautement contestable ou qui ne possèdent qu’une information minimale. Je vous laisse décider de ce que cela nous dit et sur qui dans
la situation actuelle.

Anarchie (grrr…)

Mon deuxième exemple de mot piégé est anarchie. Mettez ici tout le contraire de la charge émotive à connotations positives qu’on a mis précédemment derrière le mot démocratie et vous ne serez pas loin du compte, du moins pour l’usage qui est fait de ce mot dans de très nombreux milieux. Je reçois ces critiques depuis toujours et ne m’y fais pas. J’ai souvent écrit à ce sujet et je ne m’y attarderai pas. Mais il serait bon que dans les milieux journalistes et intellectuels et dans le grand public, on prenne acte du fait que le mot anarchie n’est pas un synonyme de chaos, de désordre ou de violence.

Violence

Mon troisième exemple est d’ailleurs ce mot violence et tout le champ sémantique connexe à ce mot : vandalisme, terrorisme, notamment.

Accuser l’adversaire idéologique d’être violent revient d’emblée à le discréditer tant la charge négative du mot est grande et c’est manifestement la stratégie que les conseillers en relations publiques (y oeuvrent des gens qui ont des relations et qui mystifient le public…) ont suggéré au gouvernement. Il me semble évident que la stratégie fonctionne passablement bien, qu’elle est extrêmement discutable sur le plan de la poursuite de la conversation collective et que son succès est au moins en partie dû à notre manque de discernement critique dans l’emploi de cette notion. Il y a ici tout un dossier à ouvrir sur ce qui est violent (le refus obstiné de négocier opposé à des centaines de milliers de personnes depuis des semaines, par exemple…); mais je me bornerai à dire que j’ai trouvé que ces étudiantes et étudiants si nombreux en grève depuis si longtemps, ont fait preuve, en général et en bout de piste, d’un civisme et de retenues remarquables.

Je termine ce billet, déjà trop long, en indiquant que les récents usages de mots comme négocier, condamner ou grève, justement, mériteraient, eux aussi, d’être examinés. Un projet de mémoire pour quelqu’un, au retour en classe, peut-être?