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Qui voudrait vivre sans amis?/ Sur la pièce: Les Trois Mousquetaires

[Ce texte a été publié dans le livret pédagogique de la version théâtrale des Trois Mousquetaires, d’Alexandre Dumas, présentée à Montréal à l’automne 2014 par le Théâtre Denise-Pelletier.]

Dans Les Trois Mousquetaires, Alexandre Dumas (1802-1870), un écrivain français qui laisse un œuvre réellement immense, raconte les aventures d’un homme qui a bel et bien existé, mais qu’il a réinventé pour en faire un personnage de roman, Charles de Batz-Castelmore, comte d’Artagnan (vers 1611-1673). Ses aventures sont aussi celles de trois mousquetaires qui sont, eux, entièrement  imaginés.

 

Dès le début de l’histoire, ces quatre hommes deviennent des amis et ils le resteront toute leur vie, comme on l’apprend dans les autres livres que leur consacrera Dumas.

 Un philosophe de l’Antiquité appelé Aristote était persuadé que personne ne voudrait vivre sans ami, même, ajoutait-il, en étant comblé de tous les autres biens. Et comme l’adolescence est une période durant laquelle les amis ont une si grande importance, je pense que la plupart d’entre vous serez sans doute d’accord avec Aristote.

 Celui-ci pensait aussi que si le désir d’avoir des amis vient rapidement, les amis, eux, arrivent bien moins vite. Cela, vous l’avez peut-être déjà découvert, vous aussi. C’est que les vrais amis sont rares.

Qu’est-ce donc au juste qu’un ami? Comment se fait-on des amis? Comment les garde-t-on?

Dans Les trois mousquetaires, Dumas suggère des réponses à ces questions.

L’amitié est bien entendu un sentiment d’attachement et un désir d’intimité qui lie des personnes l’une à l’autre. Mais c’est un sentiment d’attachement particulier et bien différent de celui qui lie entre eux les membres d’une famille ou encore des amants. Le plus souvent, pour connaître l’amitié, il faudra, comme d’Artagnan le fait, sortir de la famille et aller dans le monde. C’est là qu’on se fait des amis.

Divers types d’amis

Mais des amis, il y en a de toutes sortes.

Certaines personnes sont nos amis simplement parce qu’on accomplit des choses avec elles: on travaille ou on étudie ensemble, par exemple. Ces amitiés là, née du hasard et fondées sur l’intérêt commun, ne sont typiquement pas les plus grandes ou les plus profondes. Le plus souvent elles cesseront quand on n’y trouve plus cet avantage : changez d’emploi, déménagez et il y a de fortes chances que vos amitiés, de travail ou d’études, ne survivront pas, si du moins c’est là tout ce qu’elles étaient.

Un autre type d’amitié est fondé non pas sur l’intérêt, mais sur le plaisir que l’on en retire. Des membres d’un club, des gens qui partagent une passion commune ou qui pratiquent le même sport, le même hobby, sont dans cette catégorie.

Aristote suggérait que si les gens plus âgés connaissent plus souvent le premier type d’amitié, ce second genre, lui, est plus fréquent chez les jeunes personnes. Qu’en pensez-vous?

Mais c’est là encore une fois une amitié où le hasard de la rencontre joue une grande part et qui est fragile puisqu’elle cesse dès que l’on cesse de ressentir le plaisir mutuel sur quoi elle se fonde. Si, par exemple, vous ne pratiquez plus le hobby qui vous a amené à faire partie d’un club, vous cesserez sans doute bientôt de fréquenter ce club et ne verrez plus guère les amis que vous y aviez.

 

Ce qui naît entre les trois mousquetaires annonce quelque chose de plus et leur amitié, en effet, va durer longtemps.

 

Pourquoi? Comment? Je dirais ceci.

 

D’Artagnan et ses amis

Leur amitié ne repose pas seulement sur l’intérêt ou le plaisir, mais aussi sur un grand respect pour certaines qualités qu’ils reconnaissent en l’autre et qui les inspirent : le courage, l’honnêteté, la fidélité, par exemple. Ces qualités, admirées, ils veulent les connaître chez autrui, les développer chez eux et les pratiquer tous ensemble. Et c’est d’abord cela, ce désir de connaissance et de perfectionnement, qui fait les vrais amis et les amitiés durables.

L’intimité entre de tels amis est particulière. Un ami devient non seulement quelqu’un qui vous connaît très bien, et souvent comme personne d’autre, mais aussi quelqu’un qui vous aide à vous définir. D’un tel ami, étrangement, on pourra dire que c’est quelqu’un qui, quand vous le rencontrez, vous donne de vos nouvelles.

Très vite, nos quatre héros se rencontrent de cette manière intime, se parlent de leurs amours, se disent leurs espoirs, évoquent leur passés. Cela ne cessera sans doute plus et bientôt, ils se confieront des secrets, parfois même se diront leurs quatre vérités.

C’est qu’on peut dire à un ami des choses, des choses délicates et qu’on ne dirait à personne d’autre. Parfois même, quand il le faut, à regret mais parce que notre amitié repose sur la connaissance et sur la vérité, on pourra même dire du mal de lui à son ami. Un ami, disait joliment Oscar Wilde, c’est quelqu’un qui vous poignarde en face!

Une telle amitié est bien entendu rare. Elle demande du temps et ce n’est certainement pas une relation qu’on développe sur Facebook à coups de «like».

Un ingrédient qui peut aider à la faire grandir est d’accomplir, comme le font les mousquetaires et D’Artagnan, quelque chose de grand, quelque chose qui vous dépasse et de faire ensemble face à l’adversité.

Un pour tous …

***

Encadré 1: Quand Dumas rencontre un ennemi

 Alexandre Dumas, qui avait beaucoup d’amis, avait aussi quelques ennemis, souvent des gens jaloux de ses succès. Mais on n’est pas Alexandre Dumas sans posséder un formidable sens de la formule et de la répartie, ce qui peut être très utile pour clouer le bec à ses ennemis. Voyez plutôt.

Dumas était un quarteron — ce qui est le nom donné à une personne née de l’union d’un parent mulâtre et d’un parent Blanc.

Un jour, il entre dans un salon où se trouve justement un de ses envieux ennemis.

Certain d’être entendu par l’écrivain, cherchant à le provoquer, cet homme lance de sordides remarques racistes sur les «nègres». Dumas ne bronche pas.

L’autre continue dans la même veine, en englobant cette fois dans sa hargne les mulâtres, puis les quarterons. Dumas ne bronche toujours pas.

Le triste personnage l’interpelle alors directement :

— Vous devez vous y connaître, vous, en nègre, avec tout ce sang noir qui coule dans vos veines.

Dumas réplique alors tout doucement et sans hausser le ton :

— Certainement. Mon père était un mulâtre; mon grand-père était un nègre; et mon arrière grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur: ma famille commence là où la vôtre finit.

Encadré 2: J’ai eu besoin d’aide. Mes amis étaient là …

 En 1830, Dumas fait jouer une pièce intitulée Christine.

Le soir de la première, il faut se rendre à l’évidence : si la pièce est bien accueillie, elle doit tout de même être passablement retravaillée. Lourde tâche pour un auteur surmené.

Après la première, ses amis se réunissent chez Dumas pour faire la fête; mais l’auteur, épuisé, va bien vite se coucher, pensant à tout ce travail qui l’attend.

Deux amis s’emparent alors du manuscrit et se mettent à la tâche. Toute la nuit, ils retouchent, ils  coupent, ils corrigent, ils ajoutent et retranchent. À midi, quand il se lève, Dumas trouve, sur sa table de travail, sa pièce achevée, dans un état qui sera sa version définitive.

Le nom de ces deux amis? Victor Hugo et Alfred de Vigny, deux immenses géants du romantisme et de la littérature française.

Quel écrivain n’aimerait pas avoir pareils amis?