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Scène

Sous-financement : Spectacle vivant: comment mettre fin au festival de l’annulation?

Les représentations de 6 spectacles ont été annulées en cette saison hivernale par manque de fonds. Courroucé, le chorégraphe Dave St-Pierre propose une sorte de grève du spectacle vivant et promet de ne plus jamais présenter au Québec un spectacle qui n’aura pas été adéquatement financé. Bonne ou mauvaise idée? Le milieu théâtral en discute.

Le Devoir révélait la semaine dernière que «cinq créations à l’affiche dans un théâtre de Montréal ont été retirées de la programmation saisonnière à la dernière minute». Quelques jours plus tard, la comédienne et metteure en scène Marie Brassard expliquait à La Presse les raisons qui l’ont forcée à annuler aussi les représentations de La fureur de ce que je pense au Carrefour international de théâtre de Québec. C’est le festival des annulations.

Rares sont les saisons où l’on peut voir aussi concrètement les conséquences du sous-financement de la création et de la diffusion, mais la vérité est que le nombre de spectacles à l’affiche chuterait drastiquement si les compagnies décidaient d’annuler les représentations chaque fois qu’ils n’ont pas les moyens de les mettre en œuvre. Sur nos scènes, plus souvent qu’autrement, on voit des spectacles portés à bout-de-bras par des compagnies qui ne font pas leurs frais et qui poursuivent le travail malgré les trous dans le budget. Il faut que le théâtre existe dans la cité, coûte que coûte, se disent-ils sans doute, portés par la passion davantage que par la raison.

Que cesse la parade
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Dave St-Pierre / Crédit M. Huot

Il est temps de mettre un frein à tout ça, pense Dave St-Pierre. Son compte Facebook est devenu le théâtre d’un incessant débat depuis qu’il a annoncé que, en ce qui le concerne, les représentations à Montréal sont une histoire du passé et qu’il ira jouer en Europe, là où on peut payer adéquatement les représentations. «Je crois que chaque artiste qui n’a pas les moyens suffisants pour créer ou remonter un spectacle devrait annuler. Ça lancerait un message clair aux subventionneurs et au gouvernement.»

L’idée semble à priori intéressante. Mais le jeu en vaut-il vraiment la chandelle? Les organismes subventionnaires auraient-ils vraiment une capacité de réagir? Les trous dans les programmations créeraient-ils un manque assez puissant pour générer une vague dans l’opinion publique et faire bouger les gouvernements? Cela aiderait-il vraiment à la réflexion plus large qu’il faut se faire sur les modes de financement et de production?

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Emmanuel Schwartz / Crédit yolavanleeuwenkamp.tumblr.com

«Dans l’absolu, dit le comédien et auteur Emmanuel Schwartz, je suis d’accord avec Dave. S’il ne peut pas financer son show adéquatement, qu’il aille là où il peut travailler dans des conditions dignes de la qualité de son travail. Cela dit, le voir disparaître de notre paysage et se contenter de suivre de loin ses avancées en Autriche, en Allemagne et en France serait une grande perte pour nous. Ce qui est mis en lumière par l’affirmation radicale de Dave, c’est qu’il n’y a pas assez de subventions pour tous les artistes de talent dont les démarches et tournées mériteraient soutien financier et c’est frustrant.»

Il se trouvera beaucoup de gens pour affirmer que l’annulation pure et simple des productions déficitaires ne mènerait concrètement à rien. Ce n’est pas l’avis du metteur en scène Alexandre Fecteau, qui a ces jours-ci beaucoup de tracas financiers pour boucler le budget d’une potentielle tournée de son spectacle Le NoShow (lequel, ironiquement, traite de la précarité de l’artiste). Des diffuseurs de Québec et Montréal se sont montrés intéressés à accueillir le spectacle lors de prochaines saisons, mais, plus rare encore, de très importants diffuseurs français le réclament ardemment. La France est évidemment prête à sortir le carnet de chèques, mais elle ne peut pas assumer toute seule les frais de tournée. Résultat: le spectacle est promis à un bel avenir mais risque tout de même de mourir sans laisser de grandes traces.

«On a décidé, dans ma compagnie, de ne travailler que les heures qui pouvaient réellement nous être payées. On s’est fixés un salaire minimum de 15$ l’heure et on a fait, pour créer le NoShow, un total de 90 heures de travail parce que c’est tout ce qu’on pouvait se permettre. C’est peu, mais je trouve de plus en plus absurde de toujours travailler gratuitement par passion pour notre art. Alors dans cette lignée, je suis d’accord avec l’idée de Dave St-Pierre. Quand un projet artistique a été retenu par un diffuseur, il devrait être soutenu financièrement. Si ce n’est pas le cas, il faut prendre le risque de faire une sorte de grève, je suis tout à fait en accord avec cette idée.»

 

Le succès? Non merci

Le cas du NoShow, comme celui de La fureur de ce que je pense, illustre l’un des plus graves problèmes du système actuel de financement: aucun mécanisme n’existe pour venir en aide aux productions qui ont du succès et qui pourraient prolonger leur durée de vie. Si la nouvelle série de représentations de La fureur de ce que je pense a été annulée à Québec, c’est qu’il manque 120 000$ pour construire un décor propice à la tournée, lequel pourrait mener le spectacle en Europe après les représentations québécoises (il y a des invitations sérieuses sur la table). Les conseils des arts n’ont pas pu être sollicités dans un délai rapide – il faut dire que les programmes de financement à la tournée ne se déploient pas très spontanément.

Pour cette raison, la directrice artistique d’Espace GO Ginette Noiseux (qui a produit le spectacle), rappelle que «le sous-financement chronique est le premier problème et qu’il faut y voir, mais que le succès futur de nos institutions réside dans leur capacité à s’adapter, à revoir leur modes organisationnels à tous points de vue.»  Même son de cloche chez la comédienne Sophie Cadieux, qui a initié ce projet artistique avec la metteure en scène Marie Brassard. «Je ne crois pas, dit-elle, qu’annuler nos créations aurait un réel impact. Peut-être à court terme, mais ce qu’il faut, et ça devient gênant de le renommer, c’est un engagement réel de l’état et du monde des affaires. On se pavane de tous bords tous côtés avec ce discours de l’importance et de la fierté des québécois créateurs. Il faut donc être conséquent.»

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Martin Faucher / Crédit Robert Etcheverry

Martin Faucher, metteur en scène et nouveau directeur artistique du Festival TransAmériques, résume parfaitement les enjeux. «Avoir du succès et avoir envie d’exploiter ce succès en tournée québécoise, canadienne ou internationale est devenu un immense problème car il implique des risques financiers énormes. La fureur de ce que je pense est un très grand spectacle, raffiné, subtil, dérangeant, fait par des artistes de très haut niveau. Dans une situation normale, après sa création et son succès initial, il aurait dû facilement trouver sa place au Carrefour de théâtre, puis dans une dizaine de salles au Québec, à Ottawa, puis dans un circuit international. Ça ne semble pas être le cas. Parce que les succès ne font pas partie des équations dans notre système de financement.»

Mais comme le dit Denis Bernard, directeur artistique de La Licorne, «tout cela fait partie d’une réflexion plus large qu’il faut oser mener, notamment sur les modes de production qui favorisent trop de gens pour des productions à court effet et à courte vue. Il faut aussi questionner de toute urgence la question de la formation. II y a trop de comédiens formés par l’État alors que celui-ci peine à valoriser ensuite l’art qu’ils ont choisi de pratiquer.»

C’est un autre vaste débat, mais le sujet se glisse aussi naturellement dans les propos de Martin Faucher quand on lui demande de commenter le festival des annulations. «D’un côté, l’État affirme que les arts de la scène sont très importants pour la société et forme un tas d’artistes. Mais 50% de ces artistes ne travailleront pas du tout dans le domaine théâtral. 20% seulement de ces artistes prouveront qu’ils ont l’étoffe nécessaire pour persévérer. Pendant ce temps, depuis dix ans, il n’y a presque pas de croissance des subventions de l’État aux Conseil des arts et autres ministères qui s’occupent de culture. Résultat: les plus grands théâtres du Québec comme les plus petits (je parle autant de leur âge que de leur nombre de sièges) vivent avec une marge de manoeuvre quasi nulle. On ne peut rien accomplir dans ce contexte, et surtout pas favoriser les productions qui ont du succès ou un véritable potentiel.»

 

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