AYE MAG : l'innovation dans l'échange
Arts visuels

AYE MAG : l’innovation dans l’échange

Sara Hini et Julie Tellier, deux vingtenaires montréalaises, sont derrière AYE MAG, un projet qui fait de plus en plus parler de lui. C’est un magazine de prime abord anglophone, mais qui publie ses textes en fonction de la langue de ceux et celles qu’il met en vedette. Une publication web qui se transforme en plateforme de réseautage entre artistes, qui organise des événements et qui, on the side, brise les tabous entourant la condition de la femme en montrant des corps qui sont souvent absents de la sphère publique. Rien de moins.

AYE MAG c’est d’abord un magazine de photographie, mais c’est aussi une plateforme d’échanges, un outil de démocratisation, un outil de rayonnement. Pour Sara, il s’agissait avant tout de répondre à un besoin criant: «J’avais une frustration qu’à Montréal, il y avait vraiment un manque de plateformes pour partager les artistes émergents, surtout en photographie. En tant que photographe, j’envoyais toujours mes projets au Royaume-Uni et aux États-Unis, pis y’avait rien à Montréal et je trouvais ça dommage. Et, t’sais, on a tellement un bassin créatif incroyable.»

Photo : François Ollivier
Photo : François Ollivier

Rassembler la communauté artistique et pousser la collaboration, c’est pour Sara une façon de nourrir la créativité: «Puisque Montréal est un petit marché, il y a parfois un genre d’esprit de compétition que j’avais remarqué comme photographe. On le voit aussi dans le monde de la pub et dans le monde des médias. On trouvait ça dommage puisque c’est la collaboration qui pousse à la création et à l’innovation.» «Surtout pour les artistes qui ont le même style, la même esthétique et qui sont bloqués à travailler ensemble. Nous, c’est vraiment le contraire qu’on veut faire», ajoute Julie.

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Photo : Sonja Hamad

AYE MAG vient aussi avec une mission de démocratisation, une main tendue vers un public plus large qui a tendance à être intimidé par l’univers de l’art émergent. C’est quelque chose que comprennent assurément les deux instigatrices du projet. Sara explique qu’il y a un peu de ça derrière sa motivation à mettre sur pied un tel projet: «On a l’impression que c’est hautain, pis moi-même je sentais cette vibe-là. […] et c’est pour ça que je voulais faire AYE MAG ici, pour contrer cet esprit élitiste. Après un moment je me suis dit que c’était à moi de créer le contenu visuel que je voulais voir».

C’est ce fourmillement créatif qui existe dans le milieu émergent qui rendait nécessaire une telle initiative et du même coup qui fait avancer le magazine, précise Julie: «C’est vraiment le réseau que ça crée dans le fond, des gens qui veulent collaborer avec nous et qui deviennent nos amis. Des projets émergent comme The Womanhood Project

Photo : Delphine Lewis
Photo : Delphine Lewis

The Womanhood Project : briser un tabou à la fois

The Womanhood Project, c’est cette série de photos qui explore la condition de la femme, ou le womanhood, en s’invitant chez des femmes qui acceptent de s’ouvrir sur des sujets autrement considérés comme tabous. C’est aussi un projet qui est né d’une idée de Sara: «J’ai rencontré Cassandra [Cacheiro] — celle qui prend les photos — l’année dernière à la première édition d’ANALOG. On ne s’était jamais parlé et j’avais en tête de faire un projet sur les tabous, qui partait d’une frustration par rapport au manque de diversité. Des projets comme 1001 Fesses, c’est magnifique, mais il en faut plus! »

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Photo : Cassandra Cacheiro

Toutefois, ce militantisme ne se reflète pas nécessairement dans l’ensemble du magazine, qui, – insistent les deux fondatrices -, tente surtout d’être une vitrine pour les artistes, que leur art soit militant ou pas: «J’ai l’impression qu’il y n’a rien d’immuable dans AYE MAG et quand il y a eu le gros buzz avec The Womanhood Project, on recevait plein de trucs en rapport avec le féminisme. C’est vraiment génial, mais on n’est pas devenu nécessairement un magazine féministe: on prenait les choses telles quelles.»

Les deux artistes parviennent à créer des images époustouflantes qui témoignent d’une profonde honnêteté autant dans la démarche que chez le sujet. Comment parviennent-elles à provoquer ce degré d’authenticité chez des femmes qu’elles n’ont jamais rencontrées? «Le prérequis: on vient chez toi, dans ton environnement. Déjà là, y’a des barrières qui tombent. T’es pas dans un studio qui peut paraître froid. Aussi, on y va vraiment tranquillement. On va chez la fille, on prend un thé, on parle […] pour savoir dans quelle direction elles veulent aller et de quoi elles veulent parler. On y va avec leur histoire et on y va doucement. Sérieusement, c’est vraiment comme de premières dates à chaque fois.»

Si le duo ne se connaît que depuis peu, c’est une incroyable synergie qui existe entre les deux artistes et qui transparaît dans le projet: «Moi et Cass, on est vraiment très sensibles comme personnes. Durant les entrevues on a parfois les larmes aux yeux. On est là pour écouter, mais ça nous rejoint. Elle a un talent incroyable et elle capture les gens avec une honnêteté magnifique et moi je réussis à aller gratter les histoires. Donc je pense que nos forces se complètent beaucoup.»

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Photo : Cassandra Cacheiro

La démarche artistique se reflète aussi dans le support utilisé: «Womanhood n’avait pas le choix d’être en analogue. T’es dans le moment présent avec une fille qui essaye de te parler. Et ça représente vraiment le moment: un moment qui est imparfait, qui est un peu awkward, qui a été magnifique. Y’a eu des larmes, y’a eu des sourires…» «Et c’est tel quel», ajoute Julie.

ANALOG/MTL : valoriser le papier

C’est d’un désir d’équilibre que naît ANALOG/MTL cette exposition d’une journée mettant en vedette 11 artistes travaillant avec la photographie argentique. Julie explique: «Il y a eu un boom récemment alors que beaucoup de photographes retournent à l’argentique et publient leurs photos sur Instagram. Plus personne ne va porter leurs photos papier. On voulait ramener la photo argentique dans son format original. C’est vraiment parti de là.»

Sara ajoute: «On rétablit l’équilibre dans notre approche: on veut rencontrer, on veut échanger. On a aussi toutes les deux un grand amour pour la photographie analogue. C’est le toucher, c’est le partage, et donc de faire des expositions.» Une façon de concrétiser l’âme d’AYE MAG en l’ancrant dans le réel.

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Photo : Edo Oliver

Pourquoi l’argentique? «Le numérique, c’est pas que c’est facile, mais tu es moins dans le présent parce que tu peux prendre plein de photos pis tu sais qu’il y en a une là-dedans qui va être bonne, dit Julie. Quand t’es dans l’argentique, tu prends le temps de te positionner. Ta photo, elle sera peut-être pas bonne, mais… ». «Mais t’auras vécu le moment de la prendre, le moment avec le sujet, avec le paysage, ajoute Sara. C’est sûr qu’il y a quelque chose de super poétique, de philosophique là-dedans».

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Photo : Marlon Iraheta

ANALOG, c’est aussi une extension de ce désir de démocratiser la photographie et ça commence par le choix des artistes: «Cette année, on a eu le luxe et le plaisir incroyable de pouvoir choisir. Ils ont tous une certaine poésie en commun. Il sont like minded. C’est ça qu’on veut. Des gens qui sont prêts à collaborer et à s’ouvrir entièrement avec nous, avec les autres». Julie précise: «il y a aucun ego en plus dans ces photographes-là. C’est un peu ce qu’on aime aller chercher (…) C’est des gens super sincères dans leur approche, dans leur travail. Ils ont vraiment juste le désir profond de partager leur travail.»

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Photo : Monse Muro Peter Hostak

Pour les deux jeunes femmes, ce mélange éclectique de styles, d’horizons et de visions permet à un public plus diversifié de se reconnaître dans l’art qui sera présenté. On s’éloigne alors des galeries traditionnelles aux murs blancs, symbole intimidant de cet univers ouvert seulement aux initiés.

Pour Sara et Julie, AYE MAG c’est surtout le support pour mener à bien leurs différents projets, mais ce qui transparaît au fond, c’est plutôt leur passion et leur fougue respective qui semblent tenir à bout de bras toutes ces initiatives dont la scène montréalaise avait désespérément besoin. Longue vie à elles, longue vie à AYE MAG.

ayemag.com | L’exposition ANALOG/MTL aura lieu le samedi 29 avril au Matahari Loft

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