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Caligula Remix: chapitre 1

Depuis deux semaines, je me suis glissé dans la salle de
répétition de Caligula Remix, adaptation et mise en scène de Marc Beaupré à
partir de la pièce d'Albert Camus, qui prend l'affiche du Théâtre La Chapelle
le 29 avril prochain. Voici la première tranche de mon récit, les premiers échos
de cette expérience d'observation, mais surtout d'échange entre un jeune
metteur en scène et un jeune critique.

Les 20 premières heures de répétition s'achèvent déjà. Premier
constat du critique en observation dans la salle de répétition: le temps file
très vite quand on ne peut consacrer que deux mois à monter un spectacle. Cette
triste réalité, bien connue et souvent dénoncée par les artistes, je ne peux qu'en
être frappé. D'autant que dans le cas de Caligula Remix, les répétitions
actuelles se déroulent sans l'acteur principal, Emmanuel Schwartz, retenu en France
jusqu'au 22 mars pour les tournées de Littoral, Forêts et Ciels de Wajdi
Mouawad
, et sans le comédien Alexis Lefebvre, lui aussi en tournée européenne
avec Un peu de tendresse bordel de merde, du chorégraphe Dave St-Pierre.
Guillaume Tellier, autre comédien de la pièce, s'absente à l'occasion pour la
tournée québécoise du spectacle Isberg, du Théâtre Le Clou. La situation
est particulière, mais hélas elle ne me semble pas exceptionnelle. Entre les tournages
à la télé, le doublage, le théâtre et les demandes de subvention à rédiger au
mois de mars, les comédiens québécois sont écartelés. En ce moment d'ailleurs,
les comédiens révisent leurs textes en solo et peuvent vaquer à d'autres
occupations pendant que leur metteur en scène passe la semaine à Paris à
répéter avec Emmanuel Schwartz. Un joli bordel !

Il est
tout de même passionnant de voir l'objet théâtral se construire doucement. Le
projet de Marc consiste à raconter l'histoire de Caligula sans vraiment la
faire jouer par ses acteurs, en favorisant la narration plutôt que le dialogue,
par le biais d'un chœur-narrateur dirigé par un choryphée. C'est Caligula, au
centre de l'empire, dirigeant un chœur qui lui raconte sa propre histoire de
démesure et de soif d'absolu, la soumettant parfois à des distorsions, des
répétitions, des ajouts narratifs, et surtout, la modifiant pour en faire un
matériau sonore, une musique orchestrale. Le travail du compositeur sonore
Louis Dufort est ici primordial. Si certains membres du chœur s'en détacheront
progressivement pour endosser des rôles précis, ils ne cesseront jamais d'être
des interprètes au service d'une œuvre, des corps et des voix portant avant
tout un texte et un propos sans trop s'embarrasser de la lourde carcasse des
personnages romains. D'ailleurs le texte est fragmenté et n'insiste que sur les
quelques scènes essentielles, le reste étant synthétisé par le chœur, raconté à
distance ou introduit par des textes venus d'autres sources: une manière de
représenter les différentes strates d'histoire qui l'ont mené jusqu'à nous.

«La
pièce, dit Marc, installe un dispositif de narration choral dont l'évolution scénique
est une représentation de son propre developpement historique.» Il y a
donc ici un véritable travail de relecture et d'appropriation, un désir de de mettre le texte en perspective, de le faire
entrer en dialogue avec l'Histoire et, surtout, avec notre perception de cette
histoire. C'est presque un travail d'historicité, comme si la tragédie nous
était racontée par des voix du passé, mais projetées dans un futur d'où elles
seraient conscientes de leur propre situation historique.

Dans l'esprit de Marc Beaupré, les idées se bousculent à un
rythme d'enfer. Il n'est pas si facile de le suivre, et pour l'instant les
acteurs sont bien loin du type d'interprétation qu'il a en tête. Il faut dire
qu'en 20 heures, ils n'ont travaillé que quelques pages et se sont surtout
attardés à créer des rythmes, des leitmotivs vocaux qui ont d'ailleurs déjà été
enregistrés par le concepteur sonore Louis Dufort pour manipulation et
transformation.

N'empêche, rien n'est encore clair, justement, dans ses choix
de direction d'acteur. La narration pourrait être de nature très musicale,
rythmée et précise, pour correspondre à l'idée d'orchestre et au travail de
manipulation sonore des voix par Dufort. Mais pour être fidèle à son désir de
ne pas faire réellement intepréter de personnages à ses acteurs, il pourrait
favoriser un type de jeu un peu désinvolte et désincarné, comme le font les
comédiens de la NeedCompany du flamand Jan Lauwers. Marc, qui a vu comme moi quelques
spectacles de Lauwers au festival d'Avignon l'été dernier (voir quelques vidéos
ici), n'est pas loin de croire que c'est là une inspiration à partager avec ses
acteurs, même si en deux mois ils n'arriveront jamais à maîtriser ce type de
jeu très particulier et qu'il ne servirait à rien de le calquer bêtement. Il y
aussi la voie du symbolisme, où les acteurs découpent les phrases de manière
non-naturaliste, lente et saccadée, de manière à favoriser l'écoute des mots et
de leur sens plutôt que de miser sur la présence et l'émotion de l'acteur. C'est
la démarche que font, à des échelles différentes, Denis Marleau et Christian
Lapointe
, ainsi que Claude Régy en France. Il n'y a pas de grandes chances que le
spectacle adopte ce style, mais l'idée de diminuer la présence et l'émotion de
l'acteur semble allumer Marc, qui a aussi parfois l'idée folle de faire
entendre les voix directement dans l'oreille des spectateurs au moyen de
casques d'écoute.

Et puis, toutes ces idées sur le jeu, elles lui causent
quelques angoisses, car pour l'instant les comédiens en sont loin, c'est bien
normal, et il n'est pas dit qu'il sera possible d'aller aussi loin dans l'une
ou l'autre de ces voies en si peu de temps. Bref, le doute et le rêve font
partie du processus de création. Marc Beaupré n'est pas du genre à freiner son
esprit quand il est en marche, même si les idées qui l'animent ne sont pas
toutes réalisables.

Juste avant son départ pour la France, Marc et moi avons
aussi discuté plus largement de son désir de créer sans compromis, de son urgence
de dire et d'inventer de la «beauté». Il est membre du jury du gala des Cochons
d'Or, dédié à récompenser les efforts de la relève théâtrale, et se dit déçu de
constater que la relève n'est pas animée d'un authentique désir de s'exprimer
et de réinventer le théâtre, mais coincé dans des formes un peu convenues. On y
reviendra, car dans le prochain numéro de Liberté portant sur le théâtre, l'auteure
Geneviève Billette fait le même constat de son expérience dans le même jury l'an
dernier, et tous deux ont bien raison. La relève est active et dynamique, mais
peu revendicatrice et peu inventive. À suivre…

 

Sur la photo: Emmanuel Schwartz. Crédit: Benoît Beaupré