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Si la COP21 était un avion…

Les dés en sont lancés : depuis dimanche, les principaux dirigeants sont réunis à Paris pour en parvenir à un impossible accord sur les émissions de gaz à effet de serre. L’initiative suscite autant de cynisme que d’espoir, notamment en raison des méthodes de négociation, qui font finalement peu de place à la science… ou même à la rationalité. L’Italien Ugo Bardi, spécialiste des ressources minières et membre du Club de Rome, faisait aujourd’hui cette amusante analogie dans son blogue :

Comment construire un avion sécuritaire en ayant recours aux méthodes de la COP21 à Paris

1. Un grand nombre de politiciens et les bureaucrates se réunissent dans une grande ville pour définir les caractéristiques de l’avion. Des ingénieurs en aéronautique prodiguent des conseils, mais ils n’ont aucune responsabilité dans la prise de décision.

2. Les ingénieurs qui s’inquiètent des risques d’écrasement de l’avion sont qualifiés « d’alarmistes » et on les écarte du processus de conception. Des hommes politiques qui n’assistent pas à la conférence déclarent que l’écrasement d’un avion peut est une impossibilité et que toutes les inquiétudes à ce sujet ne sont que pur lobbying de la part d’ingénieurs en aéronautique en quête de juteuses subventions de recherche.

3. La fiche technique de l’avion, comme sa vitesse, son rayon d’action, sa dimension et le reste, fait l’objet d’un débat au sein de la classe politique, tandis que des militants de la société civile marchent dans les rues pour réclamer de meilleurs avions.

4. Personne ne conçoit l’avion. Les fournisseurs imposent leurs propres caractéristiques pour chaque sous-système, comme les ailes, les moteurs, le système de contrôle, etc., dans une totale autonomie. Personne ne peut prédire si ces composantes fonctionneront ensemble et s’il en résultera un avion capable de voler.

5. Les responsables de la conférence n’ont pas le pouvoir de modifier les devis des fournisseurs, ni de s’assurer que les composantes livrées respectent les spécifications à la livraison des sous-systèmes pour l’assemblage.

6. La conférence se conclut sur des discours de politiciens déclarant que l’avion peut voler.

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Un scepticisme de bon aloi
Le cynisme d’Ugo Bardi peut sembler exagéré, au moment où politiciens, groupes environnementaux et médias évoquent tous les efforts consacrés à la réussite de la COP21. Mais il n’est pas le seul à émettre de sérieux doutes ces dernier jours. Voici un échantillonnage de ce qu’on a pu lire ces derniers jours dans le sillage de la rencontre internationale.

Selon Naomi Klein, auteure de Tout peut changer, Il faut être fou pour croire aux conférences climat : « Depuis vingt-cinq ans qu’on essaye de réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre, celles-ci ont grimpé de 60 %! Je ne dis pas que c’est un processus inutile ni qu’il faut l’abandonner. Mais y croire aveuglément et le laisser suivre son cours, seul, serait pure folie. Car le bilan, jusqu’ici, est consternant. Sans une pression immense, cela ne va pas s’améliorer. »

«Le développement durable est un mensonge!» s’exclame pour sa part l’essayiste américain Derrick Jensen, membre fondateur de l’organisation militante Deep Green Resistance : « Qu’ont en commun toutes ces soi-disant solutions au dérèglement climatique? C’est simple : elles prennent toutes le capitalisme industriel (et le colonialisme sur lequel il s’appuie) comme une donnée établie, fixe, et le monde naturel comme la variable censée s’ajuster, se conformer, au capitalisme industriel. C’est dément, en termes de déconnexion, de perte de contact avec la réalité physique. »

«Big Green» n’échappe pas à la critique
Les grands groupes environnementaux n’échappent pas à la critique. Ils sont considérés comme peu démocratiques et trop près des gouvernements et des entreprises. Le penseur écosocialiste Ian Angus, par exemple, estime que « la plupart des grandes ONG vertes ont depuis longtemps abandonné tout effort sérieux pour sauver l’environnement. Ce sont essentiellement des entreprises de collecte de fonds : elles font pression et recueillent de l’argent, mais elles ne construisent pas un mouvement. Si nous pouvons associer des gens à ces organismes pour parler lors de rassemblements ou pour commanditer des choses, c’est merveilleux, mais nous ne devons pas beaucoup en attendre d’elles. »

Même chose pour James Hansen, ex-chercheur vedette de la NASA reconverti en militant de haut niveau : « l’énergie propre », chère à Greenpeace ou au mouvement canadien 100 % Possible est un mythe et les écolos font fausse route en présentant l’Allemagne comme un exemple à suivre.

« La planète doit résoudre ses vieilles dépendances envers l’énergie bon marché, ainsi qu’envers la vitesse, la quantité et la mobilité (…) Chaque forme d’énergie comporte un prix écologique et des enjeux moraux. » Rappelant que l’adoption des énergies renouvelables par l’Allemagne n’a que peu ou pas diminué ses émissions, il ajoute : « L’Allemagne est une expérience qui nous pose cette question : une nation riche, dotée d’une capacité d’ingénierie exceptionnelle et d’un public résolu à subventionner les énergies renouvelables, peut-il rapidement mettre fin à ses émissions de carbone? »

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Philippe Bihouix, auteur de L’âge des low tech, estime lui aussi que le contrôle des émissions et les énergies renouvelables n’apportent pas de solution durable aux enjeux de la COP21 et au problème de l’extractivisme. « Les nouvelles solutions technologiques, explique-t-il au magazine Kaizen, entraînent de nouveaux besoins et pénuries, avec leur lot de pollutions et de destructions sociales. (..) Les scénarios de déploiement massif d’énergies renouvelables à l’échelle planétaire ne sont pas compatibles avec les quantités de ressources accessibles, notamment métalliques. Et les agrocarburants de première génération ont montré une compétition dans l’usage des sols, comme avec les fermes solaires, qui illustrent les prochains conflits d’usage. Il y a enfin la pollution que tout cela générera : ces panneaux photovoltaïques que l’on fabrique, ces éoliennes que l’on ne sait pas recycler correctement ni à 100 % sont générateurs de déchets ou d’épuisement des ressources. »

L’autre danger, c’est qu’à force de toujours mettre les « solutions » de l’avant, plus personne ne finisse par croire au problème. Dans un sondage publié lundi, on apprenait que sans nier leur existence, 55 % des Canadiens ne se sentent pas du tout menacés par les changements climatiques. Et pourtant, pendant que nos gouvernements minimisent le problème et que nos concitoyens en ignorent toute la portée, la science nous donne chaque jour de nouveaux motifs d’inquiétude. Dans un article intitulé Dissecting Paleoclimate Change, on apprenait aujourd’hui que le climat s’est jadis réchauffé de 5 degrés Celcius en 50 ans, en raison des émissions de méthane libérées par la fonte de l’Arctique.

Pour ce qu’on en sait, la répétition de ce scénario est peut-être proche. Mais il n’en sera pas question à Paris : la COP21 ne s’intéresse qu’au gaz carbonique, et pas au méthane. Même si la conférence parvient à limiter les dégâts du CO2 à 2 ou 3 degrés, que cela signifiera-t-il, le jour où le méthane ajoutera à lui seul 5 degrés de plus? La civilisation ne pourra en aucun cas survivre à un tel chaos climatique. Prenons-nous assez la chose au sérieux?

Sources :

Pour plus de clarté, j’ai donné les liens vers les sources au fil du texte. Tous mes remerciements à Ugo Bardi, qui m’a aimablement autorisé à traduire et à rediffuser son texte, d’abord paru sur son blogue Cassandra’s Legacy