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En finir avec Eddy Bellegueule

Edouard_louisÉdouard Louis (autrefois Eddy Bellegueule) a tout juste vingt-et-un ans et déjà, son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, s’est taillé une place de choix ces derniers mois dans les palmarès littéraires, tant en France qu’au Québec. Œuvre de confidences, roman d’autofiction, portrait cru et sans concession d’une certaine France rurale, défavorisée, où le chômage se conjugue à la sous-scolarisation et où les préjugés (xénophobie, homophobie, machisme) les plus tenaces sont érigés en normes sociales, le roman de Louis est tout cela a la fois. Et pourtant, s’il ne s’agit pas d’une grande œuvre de par le style – comment y parvenir, déjà, à vingt-et-un ans? – le livre marque le lecteur par la force, la cruauté de la réalité qu’il dépeint. Édouard Louis lève le voile sur un monde de souffrances, sur une réalité malheureusement partagée par tant de jeunes Français et Québécois qui voient leur vie pourrie par l’intimidation, l’exclusion, par les préjugés qui marquent tels des stigmates, selon les mots de l’auteur, la vie de trop nombreux d’adolescents. La scène d’ouverture suffit à donner le ton à cette pénible expérience :

 

« Dans le couloir sont apparus deux garçons, le premier, grand, aux cheveux roux, et l’autre, petit, au dos voûté. Le grand aux cheveux roux a craché Prends ça dans ta gueule.
Le crachat s’est écoulé lentement sur mon visage, jaune et épais, comme ces glaires sonores qui obstruent la gorge des personnes âgées ou des gens malades, à l’odeur forte et nauséabonde. Les rires aigus, stridents, des deux garçons Regarde il en a plein la gueule ce fils de pute. »

 

Le roman est aussi une chronique quotidienne de ce petit village d’Hallencourt où Édouard Louis a grandi, qu’il dépeint sans tendresse et sans concession, un village où le destin déjà tracé des jeunes garçons, ci-tôt décrochés du système scolaire, est de rejoindre comme leur père et leur grand-père avant eux les ateliers de l’usine locale, alors que les jeunes filles deviennent tout ou tard « femmes au foyer », leurs rêves se heurtant bien souvent à la dureté de la vie familiale. Des garçons, on attend d’eux qu’ils deviennent des « durs », machistes, aimant le sport et se faisant une gloire de leur inculture, tant d’attentes sociales et familiales qui auront tôt fait d’entrer en conflit avec la personnalité du jeune Bellegueule, incapable de combattre sa propre nature pour se conformer à ce modèle social aliénant. Il mesurera plus tard le décalage, lui qui continue désormais son parcours intellectuel sur les bancs de l’École normale supérieure :

 

« Quand des années plus tard je dirai dîner devant mes parents, ils se moqueront de moi. Comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ça y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie.
Parler philosophie, c’était parler comme la classe ennemie, ceux qui ont les moyens, les riches. Parler comme ceux-là qui ont la chance de faire des études secondaires et supérieures et, donc, d’étudier la philosophie. Les autres enfants, ceux qui dînent, c’est vrai, boivent des bières parfois, regardent la télévision et jouent au football. Mais ceux qui jouent au football, boivent des bières et regardent la télévision ne vont pas au théâtre. » (p. 107)

 

Certains journalistes auront tôt fait de partir sur les traces d’Édouard Louis et de retourner au village de son enfance, trop heureux de noircir leurs colonnes des récits et commentaires outrés de ceux qui ont vu grandir le jeune et qui se redécouvrent aujourd’hui dans les pages de son premier ouvrage. Qui est donc ce jeune homme qui renie ainsi ses propres origines, qui s’en prend à ses parents et « amis » d’hier? Tout cela comme si Louis n’avait voulu que s’attaquer à sa famille et son milieu d’origine, alors qu’il instruit plutôt le procès d’un certain milieu qui a fait sans le vouloir de l’intolérance une norme de vie. Les critiques d’Édouard Louis échouent à voir qu’à de nombreuses reprises, Édouard Louis dédouane ses proches et ses camarades d’hier, posant plutôt sur eux le regard du jeune étudiant en sociologie qu’il est devenu aujourd’hui. Ainsi écrira-t-il de ses parents (un père alcoolique, une mère dépassée par son propre rôle parental), dont il brosse un dur portrait dont on ne sait s’il relève ou non entièrement de la fiction :

« À force d’insistance, ma mère finissait toujours par céder. Mon père, lui, préférait crier, être sévère. Comme des rôles qu’ils se partageaient, tout à la fois imposés par des forces sociales qui les dépassaient et reproduits consciemment. » (p. 81)

Il poussera l’analyse plus loin en écrivant :

«  Il m’a fallu des années pour comprendre que son discours [de sa mère] n’était pas incohérent ou contradictoire mais que c’était moi, avec une sorte d’arrogance de transfuge, qui essayais de lui imposer une autre cohérence, plus compatible avec mes valeurs – celles que j’avais précisément acquises en me construisant contre mes parents, contre ma famille – , qu’il n’existe d’incohérences que pour celui qui est incapable de reconstruire les logiques qui produisent les discours et les pratiques. Qu’une multitude de discours la traversaient, que ces discours parlaient à travers elle, qu’elle était constamment tiraillée entre la honte de n’avoir pas fait d’études et la fierté de tout de même, comme elle disait, s’en être sortie et avoir fait de beaux enfants, que ces deux discours n’existaient que l’un par rapport à l’autre. » (p. 75)

 

Face à la polémique, Louis répondra en réaffirmant le caractère littéraire de son œuvre, le sens même de ce mot « roman » qui vient souligner le titre en couverture. Mais la véracité, l’exactitude de chacune des scènes décrites a-t-elle la moindre importance puisque le message politique porté par ce roman, lui, demeure intact et puissant. Et quand bien même y aura-t-il une certaine enflure littéraire et une amplification des problèmes et des réalités dépeintes par l’auteur, on saura lui pardonner puisqu’il n’aura fait que souligner avec encore plus d’acuité son propos.

C’est donc pour exister lui-même en tant que jeune homosexuel – et donc pleinement assumer sa propre identité – que Bellegueule devra s’extirper de son milieu d’origine, où les codes et les contraintes sociales rendaient impossible une telle affirmation de soi. Comme le dira lui-même Édouard Louis, c’est son milieu qui l’a d’abord rejeté avant que lui-même ne se soit résolu à le fuir. Un bref commentaire du maire du petit village d’Hallencourt, lancé au détour d’une entrevue, résume bien à lui seul cette nécessité de rupture d’avec le terreau familial : « On n’a rien contre les homosexuels. Ils font ce qu’ils veulent chez eux. Du moment qu’ils ne pervertissent pas les autres. »

On me demandait récemment, pour les besoins de la radio, d’établir une liste de cinq ouvrages incontournables qui devraient selon moi figurer au programme de lectures des étudiants de cinquième secondaire. Le premier roman d’Édouard Louis y figurerait assurément, parce que de l’intolérance et de l’exclusion peut naître un livre salutaire, qui sait mettre des mots sur une souffrance partagée par tant d’adolescents. Nommer cette souffrance, c’est déjà faire un pas vers un changement des mœurs et des cœurs que l’on sait nécessaire, tant ici qu’en France. Quant à ce jeune auteur, dont le talent littéraire ne fait aucun doute, on espère qu’il en finira bientôt avec cet Eddy Bellegueule – si tant est que l’on puisse jamais se détourner de son passé – pour qu’il nous fasse découvrir réellement ce jeune homme qui s’appelle désormais Édouard Louis.

En finir avec Eddy Bellegueule, éditions du Seuil, 2014, 219 p.

Passage d’Édouard Louis sur le plateau de la Grande librairie, France 5:

 

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