BloguesLe blogue de Pierre-Luc Brisson

Toucher le fond

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« Sur fond de caisse enregistreuse, Nicole Ropp empile billet par-dessus billet, autant de coupures sensées représenter les coupes qu’effectuerait un gouvernement libéral dirigé par Justin Trudeau. » (source de l’image: http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-canada-2015/2015/10/12/003-harper-pcc-ontario-attaques-trudeau-impots.shtml )

 

La scène a de quoi surprendre tant elle est surréelle. Les médias canadiens ont aujourd’hui découvert les Ropp, famille typique de la jeune classe moyenne ontarienne avec leurs deux enfants, embrigadée durant cette dernière semaine de campagne dans l’une des mises en scène les plus grotesques de la vie politique canadienne des dernières années. Sur fond de caisse enregistreuse – admirons la subtilité de l’œuvre – Nicole Ropp empile billet par-dessus billet, autant d’argent sensé représenter les coupes qu’effectuerait un gouvernement libéral dirigé par Justin Trudeau. « Soyons clairs, c’est de l’argent que les libéraux vous enlèveront », met en garde le premier Stephen Harper, alors que son parti se fendait d’un communiqué au titre évocateur : « Attention à votre porte-feuille ».

Si le gouvernement sortant voulait offrir à la population canadienne ne serait-ce qu’une seule raison de changer d’air au lendemain du 19 octobre, cette scène ordinaire de campagne suffirait à elle seule à les en inspirer.

Voici le citoyen canadien réduit à sa plus simple expression de travailleur et de consommateur, qui aurait tout intérêt à garder un œil sur son porte-monnaie, de peur qu’un libéral ne vienne lui dérober son argent en catimini. Autant de mépris pour l’intelligence des électeurs affiché sans retenue aucune par les troupes conservatrices, comme un symptôme de l’état de décrépitude avancée du débat public en Amérique du Nord. Clairement, nous avons collectivement touché, ces dernières semaines, le fond du baril.

 

Niqab et sac de patates

 

12088397_10156052575270648_2285834872560765443_nL’allocution de Stephen Harper survenait au même moment où Justin Trudeau rassemblait des partisans devant un haut lieu de la culture canadienne, un restaurant Tim Hortons de Napanee, en Ontario. Ces scènes s’ajoutent aux images surréelles de ces dizaines d’électeurs qui se sont présentés à leur bureau de vote, ces derniers jours, affublés qui d’un masque de Batman, qui d’une cagoule ou d’un sac de pommes de terre, afin de « protester » contre le récent jugement de la cour d’appel fédérale permettant à une femme portant le niqab de prêter le serment de citoyenneté à visage couvert. Ils sont la triste incarnation d’une xénophobie ordinaire désormais décomplexée – ou d’une ignorance qui se veut politisée – et qui n’hésite plus à s’exprimer en pleine rue ou au moment de poser le geste que d’aucuns considèrent comme le seul moment fort de leur vie citoyenne.

Or, la cour n’a pas tranché sur le fond de la question, contrairement à ce que se plaît à répéter Thomas Mulcair et de nombreux commentateurs de la droite québécoise : elle a tout simplement accepté les arguments de la plaignante sur la base que la directive émise par le ministère de l’Immigration contrevenait à la lettre de la loi, telle qu’elle existe aujourd’hui. Au législateur d’amender cette loi et de l’harmoniser avec l’esprit des directives qu’il veut édicter pour ce qui est de cette cérémonie à l’importance symbolique certaine.

Il n’en fallait pas plus pour que le gouvernement Harper transforme cet enjeu en bouée de sauvetage pour une campagne qui semblait aller nulle part, bouée à laquelle s’est aussi agrippé le Bloc québécois de Gilles Duceppe, mettant en ondes une publicité dans laquelle une goutte de pétrole albertain se transforme en niqab : la « goutte de trop » selon la formation souverainiste. Alors que le Bloc avait toujours réussi à surnager au-dessus de la mêlée lors de la « crise » des accommodements raisonnables, se gardant bien de jouer le jeu des tenants d’une certaine ligne « identitaire » au sein du mouvement souverainiste, voilà qu’il a finalement succombé au chant des sirènes qui ont conduit le PQ au naufrage électoral, lors du triste épisode de la Charte des valeurs québécoises du gouvernement Marois. « Une fois qu’on nous pose la question, on n’est pas pour rester silencieux», d’affirmer Duceppe hier, de passage sur le plateau de Tout le monde en parle, se défendant d’avoir instrumentalisé la question du niqab. La question n’est pas tant sur le fond que sur la forme : pourquoi alors mettre en ligne une publicité pour un problème qui, au final, n’a concerné que 2 aspirantes à la citoyenneté sur près de 686 000 candidats, si ce n’est que pour capitaliser sur la crainte savamment entretenue par une certaine droite envers un islam fantasmé, au Québec comme au Canada?

Quant à Thomas Mulcair, incapable de lire l’humeur de la population et trop occupé à recentrer sa formation politique en lui conférant le visage respectable du social-libéralisme, il a échoué à incarner le changement politique auquel aspire malgré tout une grande partie de l’électorat. Le voici doublé sur sa gauche par un Justin Trudeau qui promet, de son côté, de hausser l’impôt des plus riches et de relancer l’économie canadienne en procédant à un investissement massif du gouvernement, déficits en prime. Bien malin, l’électeur progressiste qui voudrait s’y retrouver!

Alors que s’achève la campagne la plus longue de l’histoire politique du pays, qui pourrait blâmer un électeur tenté par l’idée de rester à la maison ou de tout simplement annuler son vote, le 19 octobre prochain? Une campagne qui a été marquée par sa longueur, inversement proportionnelle au nombre de débats qui ont ponctué son déroulement et qui, bien souvent, étaient diffusés sur des plateformes à l’accès restreint, loin du téléviseur du grand public. Une campagne qui se soldera, sans surprise, par l’élection d’un gouvernement dont près de 65% de l’électorat canadien n’aura pas voulu et qui, à l’instar de ceux qui l’auront précédé, se dira sans doute que la nécessaire réforme du système qui a contribué à son élection peut sans doute attendre une autre décennie.

Pendant ce temps, quelque part en Ontario, la famille Ropp se dira sans doute qu’elle aura accompli son « devoir de citoyen » au lendemain du 19 octobre, alors que les deux jeunes parents devront reprendre le chemin du travail, trop occupés à penser à boucler le budget du mois pour se soucier des tractations qui débuteront sur la colline parlementaire d’Ottawa.

Ainsi va la vie, dans le système que nous continuons d’appeler « démocratie »…