BloguesLe blogue de Pierre-Luc Brisson

La violence « austéritaire »

Les images sont pathétiques, poignantes et ont de quoi nous tirer les larmes. Des hommes faits, certains baraqués, certains sortant à peine de l’adolescence ou d’autres, cinquantenaires, dont le physique a sans doute été marqué par une vie de détresse et d’abus, se serrent dans leurs bras, en larmes, en tentant de se réconforter du mieux qu’ils peuvent. On vient tout juste de leur annoncer la fermeture du centre de désintoxication Mélaric, où ils séjournaient tous. Le seul établissement venant en aide aux toxicomanes de l’Outaouais doit aujourd’hui fermer ses portes par manque de ressources. Les récentes coupes imposées par le gouvernement Couillard aux prestataires d’aide sociale séjournant en centre de désintoxication sont venus asphyxier l’établissement de Saint-André-d’Argenteuil qui représentait sans doute, pour plusieurs, une dernière chance, une ultime porte de sortie. En effet, leur maigre prestation est passée, depuis le mois de mai 2015, de 747$ à 200$ par mois. Insuffisante pour assurer les besoins de base de tout citoyen, elle interdit à toute fin pratique aux gestionnaires du centre d’envisager de demander aux prestataires une contribution minimale afin d’assurer leur logement. Comment en demander plus à une clientèle en détresse et indigente?

Comme le rapportait le Devoir l’été dernier, des dizaines de toxicomanes fréquentant l’un des 70 établissements de soins semblables à Mélaric, ont brusquement abandonné leur parcours ou annulé leur entrée en thérapie, faute de moyens.

« Je suis venu ici pour essayer de regagner le peu de confiance qui me restait en moi », lance un homme en larmes, qui peinait à retenir sa colère et son désespoir devant des caméras. « Me faire couper le gazon en d’sous des pieds de même, ça me fait chier en tabarnak! Toute ma vie on m’a dit que j’étais un bon à rien, que je valais rien! Pour une fois y’avait des intervenants qui croyaient en moi… »

Un autre, à peine âgé de vingt ans, les yeux rougis, surenchérit :

« Ça fait juste une semaine que j’suis ici, j’suis encore en détresse… Va falloir que je me trouve une autre maison! »

« Beaucoup vont rechuter, c’est certain », laissera tomber plus tard l’un des intervenants du centre, visiblement découragé.

 

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Le premier ministre Couillard avait affirmé en décembre 2014, sur le ton de l’évidence et non sans une certaine condescendance, que l’austérité économique était une « vue de l’esprit » des détracteurs de son gouvernement. Aujourd’hui pourtant, l’austérité est une réalité bien concrète pour ceux qui devront plier bagage et chercher un nouveau toit afin de trouver l’aide dont ils ont désespérément besoin. Qu’on la revête du doux euphémisme de « rigueur budgétaire » ou que l’on feigne même son inexistence, cette austérité continue d’affecter la vie de milliers de Québecois parmi les plus démunis. L’austérité, ces hommes de l’Outaouais la subissent aujourd’hui de plein fouet. Elle est brutale, violente. Elle désarçonne et surprend. Elle vient ajouter au fardeau de honte et de désespoir qui est déjà le leur, la lassitude du recommencement et des lendemains incertains.

Cette austérité économique, qui frappe aujourd’hui des populations déjà aux prises avec les problèmes que charrient dans leur sillage la pauvreté et l’exclusion sociale, n’est que le triste revers d’une politique qui continue, d’autre part, à favoriser ceux qui au Québec bénéficient déjà des largesses de l’État. Elle ne touche pas les médecins dont la rémunération a littéralement explosé ces dernières années, comme nous l’apprenait la Vérificatrice générale de la province l’automne dernier, Québec ayant ainsi versé près de 416 millions de dollars en surplus aux médecins de la province, en dépit des ententes qui avaient déjà été conclues avec ces derniers. L’austérité ne touche pas non plus les grandes entreprises dans lesquelles nous continuons d’investir, collectivement, des centaines de millions de dollars en subventions directes ou en allègements fiscaux, et ce, malgré leurs déboires commerciaux. Devant le désespoir de ces hommes, comment ne pas se désoler du milliard de dollars injecté par Québec, l’automne dernier, dans l’aventure hasardeuse de la filière aéronautique de Bombardier ?

Ce sont bien plus que les portes du centre de désintoxication de Mélaric qui viennent de se fermer, aujourd’hui, pour ceux qui y habitaient. Ce sont aussi les avenues de la rédemption et de l’espoir qui viennent de se refermer, de disparaître de l’horizon de plusieurs hommes qui, sans doute, risquent désormais de reprendre le chemin de la prison ou de céder à leurs anciens démons. En Amérique du Nord comme en Europe, la violence « austéritaire » maintient dans le dénuement des pans entiers de la population chez qui germent déjà, dans le terreau de la pauvreté et de l’isolement, les semences du ressentiment et de la révolte. Il n’est pas si loin le moment où nous devrons tous, collectivement, en subir les conséquences…