BloguesLe blogue de Pierre-Luc Brisson

Cartographie de la haine

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Ceux qui, à l’extrême-droite de l’échiquier politique, se servent de la tuerie d’Orlando afin d’alimenter la haine envers la minorité musulmane américaine sont les mêmes qui, il y a quelques mois, acclamaient la greffière Kim Davis à sa sortie de prison, elle qui avait été condamnée après avoir refusé de reconnaître l’union de couples gais du comté de Rowan au Kentucky. (Source photo: latimes.com)

Comme il fallait s’y attendre, les voix tonitruantes de la droite conservatrice américaine se sont élevées, au lendemain du terrible massacre perpétré dans une boîte gaie d’Orlando, afin de relancer de plus belle la lutte contre l’ennemi musulman fantasmé, Donald Trump appelant à nouveau à fermer les frontières de l’Amérique à tout nouvel arrivant de confession musulmane. Au-delà des propositions délirantes du candidat républicain aux élections présidentielles de novembre, la droite américaine livre présentement un véritable combat afin de s’approprier le sens de cet événement tragique, occultant le caractère fondamentalement homophobe de cette tuerie pour n’en faire qu’un nouvel épisode dans la longue guerre des civilisations que se livreraient l’Occident et le monde musulman. Le meurtrier d’Orlando – dont nous découvrons aujourd’hui de nouveaux aspects de sa personnalité trouble – n’a pas cherché à faire le plus de victimes en ciblant, au hasard, un lieu public, un centre commercial ou un rassemblement sportif. Ses victimes ne se dénombrent pas dans la foule anonyme des citoyens de passage, qui auraient eu le malheur d’être au mauvais endroit, au mauvais moment. Les quarante-neuf victimes de la tuerie de dimanche dernier ont eu à payer de leur vie le choix qu’ils ont fait de vivre au grand jour, et dans la plus parfaite normalité, leur orientation sexuelle. À travers elles, c’est leur identité homosexuelle même qui était ciblée. Refuser de le voir, refuser de nommer cet acte pour ce qu’il est, équivaut à tuer symboliquement, une seconde fois, ces jeunes femmes et ces jeunes hommes qui ont eu à payer de leur vie leur droit de vivre leur différence au grand jour.

Les nouveaux fascistes américains

Cette tuerie, surtout, expose de façon éclatante la carte de la haine ordinaire qui, partout aux Etats-Unis, s’instille dans les communautés et canalise le mécontentement de citoyens déclassés, pour qui la détestation de l’Autre devient un élément fédérateur, une façon de se redonner un sentiment de puissance, de réintégrer la communauté dont ils ont été économiquement exclus. Cette haine est tournée vers celles et ceux qui, membres de minorités « privilégiées », auraient bénéficié des politiques mises en place par l’élite progressiste américaine, toute dévouée à la défense des libertés et de l’égalité des droits, délaissant du même coup les nécessaires transformations économiques dont le pays a besoin.  Cet Autre tant haï, c’est le travailleur mexicain sans-papiers, un « violeur » et un « tueur » dans la bouche de Donald Trump, qui a parfois fui la violence et les difficiles conditions de vie de son pays afin de chercher un avenir meilleur au nord de la frontière, en travaillant pour des salaires de misère dans des emplois délaissés par la majorité blanche américaine. Cet Autre, c’est l’immigration de confession musulmane, d’emblée soupçonné de sympathies terroristes, qui a peut-être fui les violences qui ont défiguré la Syrie et qui se sont répandues dans un Moyen-Orient complètement désorganisé suite aux interventions impérialistes américaines. Cet Autre, ce sont aussi les membres de la communauté LGBT, ces hommes et ces femmes qui réclament le droit de pouvoir officialiser, aux yeux de l’État, leur union avec leur conjoint, ou tout simplement faire reconnaître l’altérité de leur identité sexuelle.

Cette tuerie, surtout, expose de façon éclatante la carte de la haine ordinaire qui, partout aux Etats-Unis, s’instille dans les communautés et canalise le mécontentement de citoyens déclassés, pour qui la détestation de l’Autre devient un élément fédérateur, une façon de se redonner un sentiment de puissance, de réintégrer la communauté dont ils ont été économiquement exclus.

Ceux qui, à l’extrême-droite de l’échiquier politique, se servent aujourd’hui de la tuerie d’Orlando afin d’alimenter la haine envers la minorité musulmane américaine sont les mêmes qui, hier, acclamaient la greffière Kim Davis à sa sortie de prison, au Kentucky. Davis avait été condamnée après avoir refusé de reconnaître l’union de couples gais du comté de Rowan, et ce, malgré les jugements de la cour et l’ordonnance du gouverneur démocrate de l’État, en raison de ses convictions religieuses chrétiennes.  « Ces décisions n’ont pas été prises sur un coup de tête », a-t-elle affirmé devant la cour en 2015, renchérissant: « Elles étaient murement réfléchies et au-travers de ces décisions, c’est Dieu que j’ai recherché. » Ce sont ces mêmes militants conservateurs, les nouveaux « fascistes américains », pour reprendre les mots du journaliste et essayiste Chris Hedges, qui ont fait de cette fonctionnaire zélée l’égérie de la droite religieuse, en lutte contre ces groupes qui affaibliraient moralement la société américaine, appelant à une restauration morale et spirituelle du pays.

Depuis 1971, le Southern Poverty Law Center étudie l’évolution des mouvements et des organisations à caractère haineux (suprémacistes blancs, homophobes, islamophobes, anti-gouvernement, etc.) partout sur le territoire américain. L’organisation faisait état, dans son rapport annuel de 2015, d’une recrudescence inquiétante de ces groupes, qui seraient passés de 784 à 892 en une seule année. Une étude attentives des données colligées par le SPLC nous permet de constater que près d’une cinquantaine d’organisations ouvertement homophobes, bien souvent associées au conservatisme chrétien, oeuvrent partout aux Etats-Unis. Plus d’une trentaine d’organisations islamophobes opèrent également en toute impunité sur le territoire, répandant leurs discours haineux et leurs amalgames grossiers.

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Carte du Southern Poverty Law Center des organisations homophobes oeuvrant sur le territoire américain.
Carte du Southern Poverty Law Center des groupes islamophobes actifs sur le territoire américain.
Carte du Southern Poverty Law Center des groupes islamophobes actifs sur le territoire américain.

Aujourd’hui, les membres de la communauté LGBT, tout comme les Américains de confession musulmane, se retrouvent bien malgré eux pris dans la tourmente des discours haineux, propulsés sur le terrain d’une lutte politique au service de laquelle les terribles événements d’Orlando ont été instrumentalisés. Au-delà des préoccupations sécuritaires qui ne peuvent certes pas être écartées, l’enjeu pour ces communautés aujourd’hui, comme l’écrivait Félix L. Deslauriers, consistent non seulement à définir cette tragédie, à se la réapproprier afin de plutôt mettre en avant les nécessaires luttes à l’homophobie et à l’islamophobie qui doivent être placées au centre des discussions. Mais surtout, il faut prendre conscience que ces groupes minoritaires ont bien plus en commun dans leur lutte pour l’affirmation et l’égalité des droits, que dans leur détestation mutuelle supposée et nourrie aujourd’hui par les porteurs de haine qui ne sont, pour les uns, que des alliés de circonstances.