BloguesLe blogue de Pierre-Luc Brisson

La fin de la République américaine: les leçons des Anciens

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Cicéron dénonçant en plein Sénat romain la conjuration de Catilina, en 63 av. n. ère. (Toile de Cesare Maccari, 1889)

Nombreux ont été ceux qui, ces dernières semaines, ont établi un parallèle entre l’arrivée au pouvoir du président Donald Trump et la fin de la République romaine, au milieu du 1er siècle av. n. ère. Ansi, l’économiste Paul Krugman écrivait en décembre dernier, dans les pages du New York Times : « But I couldn’t help noticing the contemporary resonances of some Roman history — specifically, the tale of how the Roman Republic fell. Here’s what I learned: Republican institutions don’t protect against tyranny when powerful people start defying political norms. And tyranny, when it comes, can flourish even while maintaining a republican facade. » Encore récemment, l’ancien juge à la Cour suprême des États-Unis, David Souter, se disait inquiet pour la pérennité des institutions démocratiques américaines, menacées par la tendance de la population à chercher à ses problèmes économiques et politiques une cause facilement identifiable (les immigrants, les minorités, etc.) et à confier à un homme politique providentiel les pleins pouvoirs. Le juge Souter rappelait à juste titre que le premier empereur romain Auguste, petit-neveu de Jules César, avait établi son autorité à la tête de l’État romain en accaparant un à un, à partir de l’an 27 av. n. ère, et sous les apparences de la légitimité constitutionnelle, les différents leviers du pouvoir. Les institutions et les magistratures traditionnelles de République romaine avait été vidées de leur substance au profit du pouvoir autocratique d’un seul homme, qui avait maintenant la façade de l’État en se présentant comme le « restaurateur » de la République.

De l’utilisation de l’histoire

Ce long processus, qui a vu s’installer à la tête de Rome un empereur, avait cependant débuté bien des décennies avant l’assassinat de César (-44) et la montée au pouvoir d’Auguste (-30), et était le fruit d’une longue évolution des institutions politiques et militaires de l’État romain. Les Anciens avaient réalisé depuis un certain temps déjà que l’on ne pouvait plus gouverner une République, dont l’influence s’étendait désormais de l’Espagne à la Palestine, en passant par la Turquie actuelle et la Grèce, en maintenant les structures et les magistratures annuelles qui convenaient jadis à une cité-État. La taille de l’Empire romain et la pression que celle-ci exerçait sur ses institutions, notamment au point de vue militaire, appellait l’émergence d’un homme fort et une plus grande concentration des pouvoirs. Lorsque Cicéron entreprit en 54 av. n. ère la rédaction de son célèbre traité politique De republica, dans lequel il exalte les vertus du système politique romain, il  était paradoxalement conscient du degré de déréglement des institutions de la République. Il écrivit ainsi à son ami T. Pomponius Atticus : « Il n’y a plus, mon cher Pomponius, il n’y a plus dans le corps de l’État ni nerfs ni sang. Il a perdu même la couleur et jusqu’à l’apparence de la vie. Plus de république qui m’intéresse et avec laquelle j’aime à m’identifier. » (Lettres à Atticus, IV, 16)

Cependant, cette utilisation de l’analogie historique doit être faite avec beaucoup de précaution, tant les époques et les circonstances politiques divergent. Bien plus, comme le soulignait récemment l’historienne et romaniste britannique Mary Beard, cette analogie repose en partie sur une vision quelque peu naïve et romantique de l’histoire de Rome, qui voudrait qu’il y ait eu un certain âge d’or du système politique romain, où le bien de la République primait sur les ambitions et les intérêts personnels de ses dirigeants. C’est oublier rapidement que pendant une bonne partie de son histoire, la République romaine fut animée par l’opposition politique parfois violente entre la Plèbe et le patriciat, et que cette opposition a souvent donné lieu à des épisodes de violence, comme en témoigne l’assassinat des Gracques (ces deux frères qui avaient voulu redistribuer à la Plèbe les terres du domaine public détenues entre les mains de la nobilitas romaine) en 133 et 121 av. n. ère.

 

Polybe et le système politique américain

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L’historien grec Polybe (200-118 av. n. ère).

Cette réflexion sur l’histoire romaine provoquée par l’élection de Donald Trump et l’apparent dérèglement des institutions politiques américaines, aujourd’hui entre les mains d’un gouvernement constitué en bonne partie de néophytes milliardaires, n’est cependant pas sans intérêt ni dénuée de fondement. Lorsque les Pères fondateurs (Founding Fathers) des États-Unis d’Amérique établirent les principes constitutionnels sur lesquels fonder leur nouvelle République, il n’y avait, pour eux, qu’un seul grand modèle dans l’histoire vers lequel se tourner : la République romaine. Ces hommes étaient tous pour la plupart de fins lettrés qui connaissaient les œuvres classiques, et leur réflexion fut nourrie par la pensée politique des philosophes et des historiens de l’Antiquité tels que l’historien grec Polybe de Mégalopolis (200-118 av. n. ère). En effet, les écrits de ce dernier sont en effet cités dans la Défense de la constitution des Etats-Unis d’Amérique de John Adams (1787-1788) et dans les Federalist Papers de James Madison.

Otage politique à Rome, Polybe a consacré une partie importante de sa vie à l’écriture d’une histoire universelle de son temps, s’étendant du milieu du IIIe siècle jusqu’à son époque, vers l’an 146 av. n. ère. Son objectif était simple: expliquer à ses concitoyens de langue grecque comment, et grâce à quelles institutions, Rome était devenu en l’espace de cinquante ans la première puissance du bassin méditerranéen. Son œuvre, dont nous avons conservé la très vaste majorité des livres qui la constituent, est donc à la fois un ouvrage historique, un livre didactique et un travail d’observation politique sur son époque.

Au sixième livre de ses Histoires, Polybe consacre des pages entières à analyser les principaux rouages de la République romaine, qui était alors dirigée par un Sénat constitué d’aristocrates, mais également par les assemblées du peuple romain (les comices) qui élisaient les magistrats et qui avaient, notamment, le pouvoir de déclarer la guerre. Pour Polybe, Rome avait su développer la constitution idéale, à savoir celle qu’elle amalgamait, au sein d’un même État, des éléments démocratiques (les assemblées du peuple), aristocratiques (le Sénat) et monarchiques (les grandes magistratures de l’État). Pour Polybe, c’est la stabilité apportée par la mixité de la constitution romaine, qui lui a permis de devancer les autres cités et royaumes de l’époque. Une stabilité qui a permis à l’État romain d’éviter de subir ce que l’on croyait être le cycle « naturel » de montée et de déclin des régimes politiques. Il ne faut donc pas se surprendre que les Pères fondateurs des Etats-Unis se soient inspirés de ces principes au moment d’édifier leur jeune république : les Etats-Unis sont dirigés par un président chef de l’exécutif et des armées (élément monarchique), dont le pouvoir est contrebalancé par le Sénat et la Chambre des représentants (éléments aristocratiques), eux-mêmes élus par lors d’élections générales (élément démocratique).

Dans ce cycle d’évolution des régimes politiques, la démocratie, crainte en raison de son instabilité par les Pères fondateurs américains tout comme par les philosophes de l’Antiquité, était particulièrement vulnérable selon Polybe à l’action des démagogues, à même de charmer le peuple. Rapidement, selon l’historien, la génération des fils des fondateurs de régimes démocratiques laissera libre cours à sa vénalité et à son désir de prestige personnel :

« Mais, lorsque monte une nouvelle génération et que le gouvernement démocratique passe aux mains des petits-fils des instaurateurs de ce régime, l’accoutumance fait qu’on n’attache plus autant de prix à ces droits. On s’efforce au contraire d’empiéter sur la part des autres. Ce sont les possédants qui tombent le plus dans ce travers. Ils se mettent à convoiter le pouvoir et, s’ils ne peuvent l’obtenir par eux-mêmes et grâce à leur mérite, ils dilapident leurs fortunes, car tous les moyens leur sont bons pour suborner et corrompre les gens du peuple. Dès lors que, poussé par cette soif insensée d’honneurs, on a rendu le peuple vénal et avide de largesses, c’en est fait de la démocratie. Celle-ci se transforme en un régime dans lequel on gouverne par la force et les voies de fait. Habitués désormais à dévorer le bien d’autrui et à compter sur le voisin pour le faire vivre, les petites gens se trouvent un chef en la personne de tel homme hardi et entreprenant, auquel son dénuement interdit d’exercer les charges publiques. » (Polybe, Histoires, VI, 9, 5-9)

Des dangers déjà soulignés par le philosophe grec Aristote (385-323 av. n. ère), précepteur d’Alexandre le Grand, dans son traité sur la Politique :

« En ce qui concerne les démocraties, le changement vient le plus souvent par l’insolence des chefs populaires [le démagogue]. Tantôt ils dénoncent à titre individuel les détenteurs des fortunes, les amenant à se coaliser (la crainte, quand elle est commune, rassemble jusqu’aux ennemis les plus déclarés), tantôt, en dénonçant ceux-ci collectivement, ils soulèvent la multitude. […] Dans les temps anciens, lorsque le même homme devenait et chef populaire et chef militaire, on changeait le régime en tyrannie. » (Aristote, Politique, V, 1304b)

Ces dangers, intrinsèques aux régimes démocratiques selon Aristote et Polybe, trouvent un écho tout particulier aujourd’hui, alors que Donald Trump a été assermenté hier en tant que 45e président des États-Unis. Si les exemples tirés de l’Antiquité doivent nous être d’une quelconque utilité, c’est de nous permettre de penser les moyens d’action afin de contrer la montée des démagogues, dont la parole dépasse largement aujourd’hui les seules assemblées politiques, contrairement aux cités des Anciens. Sans cette nécessaire prise de conscience et sans un réinvestissement populaire de nos espaces de discussion démocratiques, nous sommes sans aucun doute condamnés à répéter les erreurs du passé…