Ida Toninato : Arme de construction massive
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Ida Toninato : Arme de construction massive

– Lancement de l’album Strangeness is gratitude d’Ida Toninato –
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La saxophoniste Ida Toninato en deux tons. La lumineuse … (Crédit : Robin P. Gould)

À Montréal, il y a peu de salles qu’Ida Toninato n’a pas fait vibrer de son souffle. Ils sont nombreux, les compositeurs de musique électronique qui ont collaboré avec cette saxophoniste de talent pour faire du son puissant et lourd. Avec son saxophone, la jeune Strasbourgeoise de 34 ans est prête à aller en guerre, puisqu’il faut bien dire les choses comme elles le sont : Toninato peut être une arme. Une fois sur scène, elle projette de la masse sonore faite de growls, de slaps et autres techniques de jeu qui font partie de son arsenal. Plus récemment, l’interprète a lancé un nouvel assaut, et c’est aux lieux réverbérants qu’elle s’attaque à présent. Férue « d’obscurs lieux alternatifs », elle parcourt la Fonderie Darling, l’église du Gesù et les stationnements intérieurs, endroits dont l’écho est remarquablement long, afin d’y improviser avec son instrument. Lors de ces sessions, les vrombissements répétés du cuivre permettent une sorte de voyage à l’intérieur du son et de vibration de l’espace même.

Cette musique est dite in situ ou site-specific, c’est-à-dire qu’elle ne peut être jouée qu’en un seul endroit. Pour reprendre les paroles de Richard Serra, l’un des pères de ce genre artistique des beaux-arts, le projet in situ se construit autour du lieu de réalisation, et le prend pour emplacement définitif de l’œuvre. Dans ce cas-ci, la performance d’une pièce de Toninato ne peut exister en-dehors d’un lieu réverbérant, puisqu’en déplaçant l’œuvre dans un autre lieu, cela reviendrait à la détruire.

Alors que la saxophoniste se déplace au sein de ces espaces à la réverbération particulièrement importante, chaque mélodie, boucle et motif devient étiré de plusieurs secondes, laissant comme une traînée évanescente qui est à explorer. La réverbération altère les notes tenues du saxophone, les transformant en drones d’accompagnement, en voile diaphane de l’instrument. L’écoute de l’auditeur se contorsionne autour de ce fin tissu pour en admirer les différents plis, et ce spectre lumineux se déploie si lentement dans l’espace qu’on le regarde passer et voler au loin avant de s’éteindre dans le silence obscur.

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…et la ténébreuse. (Crédit : Lou Scamble)

C’est cette aventure au cœur du son, cette recherche contemplative qui forme la proposition dramatique de cette musique et qui maintient notre écoute tout au long des 45 minutes de l’album Strangeness is gratitude, lancé ce mois-ci.

Dès les premiers instants de l’album, on remarque les éléments qui forment son essence minimaliste : techniques de jeu du saxophone, réverbération, répétition et superposition d’enregistrements. Le rayonnement presque surnaturel de l’espace vient fondre les pistes de saxophone les unes sur les autres, brouillant les distinctions entre la prise de son originale et le son traité, et le lieu agit réellement comme un second instrument.

Dans les coups de cœur, on mentionnera le lyrisme de Frissonneur de nuit. Ici, la chaîne d’une caisse claire entre en résonance avec le saxophone, créant un discours mélancolique et sensible. D’une durée de 4:15, on parle d’un morceau short and sweet, mais vraiment sweet. N’oublions pas Désir, une pièce de cri intérieur, d’animalité, de blessure et de colère lascive. Finalement, la douce fin de Hymne, où une mélodie scandée dans l’extrême aigu de l’instrument nous amène hors de ce monde, et peut-être vers les étoiles.

Strangeness is gratitude sera lancé le 15 avril 2016, sous l’étiquette montréalaise Kohlenstoff, à la Galerie Gham & Dafe. Disponible sur Bandcamp ici!

Ida Toninato en enregistrement à la Fonderie Darling (Crédit : Luc Delorme)
Ida Toninato en enregistrement à la Fonderie Darling (Crédit : Luc Delorme)