Sunn O))) : vas-y, nique mes oreilles
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Sunn O))) : vas-y, nique mes oreilles

– Concert de Sunn O))) à Montréal –

Attila, chanteur de Sunn O))). Photo: Thomas Mazerolles

The loudest band on Earth. C’est le titre le plus souvent attribué à Sunn O))), groupe mythique de drone métal. En cette soirée du 11 juin, au terme d’une journée assez pluvieuse, les attentes étaient palpables pour le show qui affichait complet. Dans le noir, les bouchons fluo brillent dans les oreilles des métalleux amassés autour de la scène du Théâtre Fairmount. À peine entré dans la salle, le bouncer m’a marqué au rouge d’un coup de crayon géant, style « Bingo ». Je contemple le point dégoulinant sur mon poignet, augure d’une soirée particulièrement violente. Y a pas de doute, ça va saigner…

Avec une entrée sous des lumières couleur « rouge Satan », la performance du trio de black/death métal Hissing s’annonce prometteuse. L’introduction et les transitions musicales sont réussies. On remarque la voix dégueulée du chanteur et le tremolo picking forcené du guitariste, mais le groupe tire légèrement de l’arrière dans les passages rapides, et on manque de volume du côté de la guitare, dont on n’arrive pas à distinguer la plupart des notes. Malgré quelques hochements de tête approbateurs de la part d’une poignée de spectateurs, le public demeure assez statique lorsque le groupe quitte la scène après une petite demi-heure de musique.

En attendant que Sunn O))) prenne le relais, le soundman fait jouer Peasantry or « Light! Inside of Light! », tiré du plus récent album de Godspeed You! Black Emperor. Les smoke machines crachent sans relâche une purée de pois teintée par le fuchsia de l’éclairage. « Inutile d’être à l’avant. On ne voit pas a 5 mètres devant soi » que je me dis. Erreur!

C’est lorsqu’Elle émerge du brouillard que je prends la mesure de cette méprise… Une figure obscure affublée d’une toge de druide, habit qui a fait la marque de commerce de Sunn O))). Voilé dans les épaisses volutes de fumée, cet être semble provenir de la nuit des temps. Il commence à respirer bruyamment et à marmonner les mots d’une langue ancestrale avec une voix vieille de 1000 ans, grave et rocailleuse. Ce chaman entonne alors une mélodie de timbre, comme un chant de gorge touvain, une langue inspirée des cultures mongole, russe et tibétaine.

Attila est le nom de ce virtuose de la voix, en référence au chef tribal qui a terrorisé les deux Empires romains antiques au Ve siècle de notre ère, et les parents de ce vocaliste n’auraient pu imaginer un prénom plus approprié. Fort d’une technique vocale prodigieuse, ce chanteur du groupe de black métal Mayhem et collaborateur de Sunn O))) déchire de ses cris le silence de mort qui s’est abattu sur la salle. Hurlements qui vous glaceront le sang, grognements gravissimes prolongés par un effet d’écho (parfois un peu lourd)… Attila fait la démonstration durant l’heure et demie du concert de toute l’étendue de son registre.

Sunn O))) à Montréal. Photo: Thomas Mazerolles

Les autres membres du groupe font lentement leur entrée. Avec des gestes lents et dramatiques, ils allument un à un les amplificateurs connectés aux dix-huit haut-parleurs placés sur scène. Peu à peu, des fréquences hypergraves commencent à s’élever puis à se fondre avec la voix d’Attila jusqu’à devenir écrasantes. Le poil se met à frémir, les pieds et le corps sont pris de démangeaisons incontrôlables, car vibrant littéralement avec la musique. Pas de doute, on est « dans le tapis ».

À chaque accord, le guitariste déverse une vase sonore qui se fige peu à peu et prend la forme d’un drone monolithique, sculpté dans un roc de basses fréquences. Après 40 minutes, je commence à ressentir un gonflement dans l’abdomen, comme comprimé par la pression d’une masse aussi puissante. « S****** c’était physique » que j’entendrai quelqu’un dire après le spectacle. Et durant tout le concert, les musiciens lèvent leur main et leur instrument, comme pour canaliser la force du son déployé, comme une offrande faite aux Dieux païens.

La musique de Sunn O))) est lente à l’extrême, faite d’une violence qui est oppressante au lieu d’être brutale. Afin d’éviter les longueurs, le quatuor a recours a des changements infimes, mais efficaces : changements de lumière, duo voix-oscillateur de noise, intermède instrumental… On gagne vraiment à être proche de ces figures désincarnées sur scène, à observer leur moindre geste disparaître dans la fumée des machines fumigènes.

Après un interlude de guitare, Attila revient accoutré d’un nouveau costume, ressemblant étrangement à une Statue de la liberté faite de boule disco… Les effets de ce geste, risible dans un autre contexte, sont instantanés. Au milieu des devil’s horns et des téléphones intelligents dressés pour prendre des photos, des cris s’élèvent pour signifier leur approbation. Le public est conquis.

Il y a bien des choses « critiques » qu’on pourrait dire sur Sunn O))). S’il est vrai que la véritable expérience de leur musique est en live, il y a matière à se questionner lorsque la musique ne peut être appréciée autrement. Aussi, le groupe le plus loud au monde ne s’est vraiment pas avéré si fort que cela. Le soundman pusillanime ou une loi municipale très restrictive sur le niveau sonore est soupçonné.

Voir le groupe une fois sera sans doute suffisant, et on se doute qu’il y aura d’autres groupes pour les surpasser en terme d’intensité sonore. Mais ce qui a de quoi fasciner, c’est que des groupes comme Sunn O))), Behemoth ou même Kiss puissent abuser aussi éhontément du kitsch et remporter autant de succès. En effet, qu’est-ce qu’il y a de plus cliché qu’une bande de mecs qui se costument en druide et qui mettent des quantités ridicules de fumée et d’amplification? Pour surutiliser le kitsch de la sorte et s’attirer les bonnes faveurs du public, ça prend quelqu’un d’intelligent, et il faut au moins donner ça à Sunn O))).

Merci à sors-tu.ca et Thomas Mazerolles pour les photos.