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Félix-Antoine Morin : une perle rare
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Félix-Antoine Morin : une perle rare

– Critique de l’album « Le jeu des miroirs de Kali » de Félix-Antoine Morin –

Le jeu des miroirs de Kali (2018)
Le jeu des miroirs de Kali (2018)

Inde, voyage, hallucination, cinéma pour l’oreille, sensualité, romantisme… difficile de résumer un album aussi riche que le plus récent opus de Félix-Antoine Morin.

Paru le 26 janvier 2018, « Le jeu des miroirs de Kali » totalise 40 minutes d’un art sonore raffiné, captivant et mémorable. Comprenant une seule pièce électroacoustique répartie en deux mouvements, l’album a été sculpté à même une centaine d’heures d’enregistrements recueillis en Inde. Ces blocs ont été taillés en de longues phrases et étalés sur plusieurs minutes habitées par une aura de transe et de mysticisme.

Félix-Antoine Morin, chasseur de sons

Passionné par le field recording et désireux de bouleverser son quotidien, Félix-Antoine Morin s’est lancé dans une quête épique : se rendre en Inde du Nord et effectuer une prise de son satisfaisante par jour pendant trois mois. De retour au pays, il a organisé ses matériaux pendant quatre ans, un travail qu’il compare à la relecture d’un carnet de voyage. La pièce ne nous renseignant en rien sur l’Inde, il s’agit, non pas d’un documentaire, mais plutôt d’un journal évoquant une expérience psychédélique. En effet, le musicien raconte que le soir venu, il s’étendait pour dormir et hallucinait les scènes déroutantes de son périple sur le plafond qu’il fixait. Sur cette toile apparaîssaient des éléphants, des meutes de chiens rôdant parmi les rues de Varanasi, la masse de 60 millions de pèlerins venus célébrer le Kumbh Mela, plus important rassemblement religieux de la planète…

Félix-Antoine Morin, artiste sonore
Félix-Antoine Morin, artiste sonore
religion, mort et culture

Pour évoquer cette expédition mêlant symboles de religion et de mort, Morin a choisi de faire référence à l’hindouisme dans son titre. Kali est une divinité hindoue de la destruction, de la transformation et de la préservation. Dérivé du mot « temps » en sanskrit, kāla désigne une déesse qui détruit toute chose : l’ignorance, la jalousie, l’envie, la passion, etc., libérant ainsi ses dévots de la peur de la destruction. « Le jeu des miroirs de Kali » qualifie en quelque sorte les différentes formes sous lesquelles la déesse s’est présentée au compositeur durant son voyage.

Certains appréhenderont « Le jeu des miroirs de Kali » comme le produit d’une fascination pour l’exotisme, d’une approche colonialiste de la culture indienne, voire accuseront le compositeur d’appropriation culturelle. Là-dessus, Morin est limpide : « Le sujet d’appropriation culturelle en musique me paraît un peu débile. Toutes les musiques sont des appropriations culturelles. La musique andalouse, par exemple, provient à la fois du folklore espagnol et des musiques moyen-orientales. On ne peut empêcher les musiques de s’interpénétrer, s’influencer, se contaminer. » Pour le compositeur donc, l’album est tout simplement une vision de l’Inde de la perspective d’un Occidental. Pour l’auditeur, il s’agira d’un véritable film sonore, comparable, par sa proposition et son ampleur, au chef d’œuvre de la musique électroacoustique Grain of Voices, mais dont on aurait extirpé l’essence ambient et contemplative.

ENTRE SONS ET NOTES

Le premier mouvement débute simplement. Le timbre d’un haut-parleur, la rumeur d’un marché, d’une rue, des percussions métalliques… Une fois passés ces faux airs de naturalisme, on est saisi par l’onirisme de la scène, comme si nous étions suspendus entre deux lieux imaginaires. Les sons sont ténus, mais fascinent. La brosse d’un balai rythme le gazouillis des oiseaux, des accords drone désincarnés se fondent avec le chant des chiens en un jeu de hauteurs saisissant… Bien que le compositeur soit très familier avec la musique de l’Inde du Nord, les enchaînements harmoniques et l’ornementation mélodie typique de l’Inde ne sont pratiquement jamais utilisés sur cet album. Les timbres semblent plutôt provenir de synthétiseurs vétustes, particulièrement à la mode dans le milieu de la musique électronique. À cet égard, l’apparition de notes en surprendra certains, voire paraîtra déplacée. Morin est justement critique vis-à-vis la pusillanimité de certains compositeurs électroacoustiques : « Il y a une gêne à utiliser des arrangements tonaux en musique électroacoustique, et je ne comprends pas pourquoi. Pour ma part, je ne peux tout simplement pas nier l’influence de la musique tonale que j’ai écoutée. J’en ai besoin! » Pour l’artiste, dont la formation première est en arts visuels, ces accords ont un rôle musical essentiel, car ils fournissent en quelque sorte l’éclairage d’une scène. Ils découpent les formes, accentuent les traits, donnent la profondeur aux sons qui, autrement, paraîtraient plats et gris.

UN PREMIER MOUVEMENT PARFAIT… OU PRESQUE!

Les éléments toniques servent certainement la musique dans le segment final du premier mouvement. En un seul souffle de 7 minutes, un crescendo inexorable est rythmé par l’itération d’un drone malveillant, comme couvert de cendres et dégoulinant d’eau noircie du Gange. Un geste de filtrage vient gommer le fleuve et les « haut-parleurs qui se font la guerre », laissant apparaître une masse de distorsion tonitruante, mais jamais agressante, sur laquelle est empilé un appel à la prière cathartique. À ce sujet, saluons le travail remarquable de gestion de l’agression réalisé au mastering par l’ingénieur sonore Stéphane Claude. Mentionnons toutefois une réserve par rapport à la plage dynamique très importante de l’album. Les détails de nombreux passages ne se révèleront que si la pièce est jouée à plein volume. C’est là l’un des deux points faibles de l’œuvre avec la fin du premier mouvement. Après 21 minutes de sons aussi délicatement amenés, on s’attendrait à une conclusion aussi fine et audacieuse que le travail d’orchestration mené jusqu’à présent. Hélas, le dénouement tombe à plat avec un vulgaire fondu au silence. Terminer de la sorte ne paraît pas seulement grossier, mais criminel.

UN DEUXIÈME MOUVEMENT À RÉ-ÉCOUTER

Le second mouvement est dans le même esprit que le premier. Après un impact rappelant la musique de Gilles Gobeil, le brouhaha urbain cède la place à des synthétiseurs très affirmés, sans être excessifs. Après des drones telluriques et un frêle crépitement de feu, on entend ce qui semble être des cloches tubulaires apaisantes, et cela pourra rappeler la musique de Vangelis dans les passages plus exotiques du premier Blade Runner. Parmi les stratégies récurrentes sur la pièce de Morin, on retrouve également le mimétisme. En ce sens, l’allusion au miroir dans le titre de l’œuvre est à propos, car la capacité déformante de cet objet a grandement inspiré la composition. Ainsi, deux paysages sonores seront enchaînés de façon à la fois drastique et délicate, tel un collant miniature joignant ensemble deux bandes magnétiques. La cassure surprend, mais est fluidifiée par la ressemblance entre les ambiances, comme s’il s’agissait de deux reflets placés de part et d’autre d’un miroir. Autre exemple dans les dernières minutes de l’album, où des mélodies de flûte désarticulées par granulation se fondent dans le bourdonnement de mouches avant de s’estomper dans un fleuve de noise.

Malgré sa longueur et la redondance de certains matériaux, la durée de chacun des épisodes est parfaitement mesurée et à aucun moment l’auditeur ne succombe à l’ennui. Ce qui passera de prime abord pour des redites trouvera un sens nouveau à la lecture de la notice explicative (d’une transparence appréciable!), et s’avèrera passionnant à la réécoute obligée. Au final, « Le jeu des miroirs de Kali » est un album audacieux, mature et réussi. Si le compositeur Félix-Antoine Morin n’avait qu’un seul opus à composer de sa vie, il peut à présent dormir en paix.

Entrevue avec Félix-Antoine Morin pour l’album « Le jeu des miroirs de Kali »

Site web officiel du compositeur

Bandcamp pour « Le jeu des miroirs de Kali »

Félix-Antoine Morin à Varanasi (2013)
Félix-Antoine Morin à Varanasi (2013)