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Le déficit actuariel pour les nuls

(Jacques Boissinot , THE CANADIAN PRESS)
Photographe: Jacques Boissinot , La Presse Canadienne

Bien pris dans le trafic en allant travailler, vous passez d’une chaîne à l’autre et vous tombez sur un animateur de radio populiste déchirant sa chemise sur l’argumentaire suivant :

« Les fonctionnaires sont des enfants gâtés. Pourquoi est-ce que je payerais leur déficit actuariel passé de fonds de pension avec mes taxes? C’est à eux de payer leur pension, comme moi dans le privé ! »

Un auditeur moyen se dit: « Bien oui, il a raison lui. J’aime ça comment, il pense. Il défend le vrai monde. Lui, c’est mon homme ! » Ah le « vrai monde », comme s’il y avait sur cette Terre du faux monde. Il a le dos large le vrai monde. De fausses personnes nous entourant sont en réalité des quasi androïdes à la Robocop ou Darth Vader !  Mais bon, revenons-en au déficit actuariel.

Qu’est-ce qu’un déficit actuariel passé? Commençons par se demander qu’est-ce qu’un fonds de pension à prestations déterminées ? Donc, un syndicat signe une convention collective avec un employeur. À la place de demander 40 000 $ par an à l’employeur, l’employé signe un contrat lui donnant, par exemple,  36 000 $ par année (le montant peut varier, mais gardons cet écart hypothétique pour des fins de concept). En échange, l’employé consent à verser des cotisations à son fonds de pension (oui, l’employé verse une partie du fonds de pension) et l’employeur garantit la différence entre le rendement promis à la retraite et le rendement généré par la cotisation de l’employé.  L’employé accepte donc de transférer du salaire actuel garanti contre du salaire futur garanti.

De son côté, l’employeur consulte un actuaire pour savoir quel montant il devrait mettre annuellement de côté pour respecter le contrat de travail. L’actuaire fait son évaluation en fonction du taux de mortalité, de l’espérance de vie, de l’âge moyen de la retraite, etc. Il arrive avec une cotisation annuelle de l’employeur à investir pour arriver à l’objectif.  Donc, chaque année, l’employeur et l’employé contribuent à la caisse pour assurer la rente future promise.

Malgré tout, les marchés ne donnent pas les rendements prévus. Ainsi, les hypothèses de l’actuaire se sont avérées inexactes. Alors, il se creuse un écart entre le montant de la caisse de retraite (Caisse du régime) et le montant que l’on doit aux employés en date d’aujourd’hui (Obligation au titre des prestations constituées). C’est ce qu’on appelle le DÉFICIT ACTUARIEL.

Donc, lorsque les maires Labeaume et Coderre exigent que les employés payent une partie du déficit actuariel passé, ils exigent en somme que les employés remboursent une partie de leur salaire passé non versé ! Pourtant, ceux-ci avaient techniquement accepté un salaire moindre à l’époque pour compenser le fait qu’ils avaient une rente de retraite.

Expliquons cela autrement. Vous êtes un employé du secteur privé et votre employeur vous dit : « Tu sais, on t’a donné 50 000 $ l’an dernier, mais là on aimerait que tu nous rembourses 5 000 $ ».  Ici, on ne parle pas d’exiger une réduction future de salaire, mais bien de rembourser du salaire passé. C’est complètement illogique.

Que l’on soit d’accord ou non avec la rémunération ou les conditions de travail des fonctionnaires, cela ne devrait en aucun cas altérer notre jugement sur l’obligation morale et légale de respecter un contrat de travail.

Évidemment, il est possible de renégocier le FUTUR pour permettre aux municipalités d’assumer un plus petit risque de déficit actuariel FUTUR. Par contre, il faut comprendre que la rémunération globale (salaire, fonds de pension, congés, etc.) est un tout. Si l’on réduit les conditions de retraites, les salaires exigés seront plus élevés de l’autre côté… comme dans le privé. Il y a des efforts à faire pour revoir le financement de nos infrastructures et les coûts à engendrer pour nos services. Doit-on tout garder? Quelles sont nos priorités? La productivité est-elle satisfaisante? De multiples questions de choix sont à répondre, mais le chemin tracé jusqu’à maintenant mène au vide logique.

Quand j’entends un animateur radio dire des inepties, je me dis :

« Le vrai monde, vraiment? Qui gagne réellement à créer une polémique en divisant le vrai monde ? Ah oui, l’animateur de radio populiste »

Et puis, j’éteins la radio en me promettant de l’ouvrir en soirée lorsque le jazz recommencera.