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Ça peut arriver à n’importe qui

Un lundi matin quelconque, préoccupé, je file au travail. Je suis fatigué, quelques problèmes personnels en tête et une grosse journée au travail en perspective, je roule. Tiens, il y a du trafic sur le boulevard Rosemont, je vais tourner à gauche sur Pie-IX. Je roule tranquillement, j’écoute l’animateur à la radio parler du sujet chaud du jour. Je me laisse prendre par le sujet de la discussion. Je suis concentré, mon cerveau compile trop vite ce matin-là. La fatigue accumulée n’aidant pas, on est tous un peu zombie dans le monde organisé et organisant.

Je suis rendu sur la 40 et j’accélère. Soudainement, j’allume. Édouard était tranquille, il dormait, ne disant pas un mot. J’avais oublié mon fils. Non, je n’étais pas encore sorti de l’auto, mais si la garderie était à une distance à pied, j’aurais pu l’oublier dans l’auto. Surtout quand il est assis derrière le siège du chauffeur.

Un commentateur 2.0 affirme: « Moi, je n’oublierais jamais mon enfant dans l’auto, c’est impossible, je pense à lui chaque seconde. Il faut avoir les priorités à la bonne place! ». J’ai honte. On fait un mauvais calcul. On projette sa réalité dans celle des autres. On compile sa vision avec un biais. Nous ne sommes pas l’autre, on en mène souvent moins large que l’autre. Quand on a un travail stressant, si notre routine est de déposer l’enfant quotidiennement, on décroche du rôle de parent durant la journée. C’est comme ça pour plusieurs. Je vous dis ça avec mon préjugé : celui de l’empathie.

Quand la première histoire du genre a été grandement diffusée. J’ai pensé au gars. Je n’ai eu qu’une pensée pour lui : la tristesse. Je ne comprends pas comment une société peut se venger sur un homme. Je ne comprends pas cette propension à juger avec hargne les erreurs d’autrui. Il n’y avait pas de mauvaise intention, c’est une distraction avec de lourdes conséquences, mais il n’y a pas d’intention de faire mal à son enfant. C’est un lourd fardeau à porter toute sa vie. C’est déjà suffisant pour tuer la vie d’un homme, pour éteindre à jamais la moindre étincelle de joie qu’il pouvait rester à son existence.

On ne peut pas défaire le passé, on doit vivre avec celui-ci. Par contre, quand une société juge, c’est une double pénalité.

Le livre de Biz intitulé « Naufrage » explique bien cette réalité. C’est un naufrage. Personne ne joue le rôle d’un joyeux naufragé, on garde ça pour les reprises télévisuelles. Non, un naufrage, c’est triste, c’est involontaire, c’est un moment de vie.

Plusieurs parents n’en parlent pas, mais ils ont été sauvés par le fait que leur voiture était dans un stationnement intérieur. Plusieurs enfants ont été oubliés quelque temps dans un stationnement intérieur, mais ont eu cette chance que leurs parents travaillaient dans un espace qui l’offrait.

Ce qui est arrivé à Saint-Jérôme, ça pourrait arriver à n’importe qui. Peu importe ce que l’on en dit, ceux qui en mènent large comprennent. Parfois, tout tourne tellement qu’on ne voit plus clair, parfois on perd sa concentration avec le rationnel et avec l’immédiat. Ce n’est pas de la folie, ce n’est qu’une distraction.

Cet homme qui vient de vivre le pire malheur d’une vie ne mérite qu’une chose. Que quelqu’un le prenne dans ses bras et absorbe l’instant d’un moment, un soupçon de la terrible peine qu’il vivra pour toujours. Non, je n’oublie pas l’enfant, je ne minimise pas sa souffrance physique et la perte de sa vie. Par contre, je suis un papa, qui regarderait cet autre papa dans les yeux, en pleurant avec lui.

Si vous aviez du fiel à lui lancer, prenez cette énergie et donnez un peu d’amour à quelqu’un à la place.

Si le jugement collectif était levé, peut-être, je dis bien peut-être que notre vie individuelle dans cette collectivité serait plus heureuse.

Il y aura d’autres naufrages de diverses natures. Si cette aventure arrivait à votre sœur, votre frère ou votre meilleur ami, que feriez-vous? Vous lui diriez que c’est une mauvaise mère, un mauvais père? Non, vous lui donneriez de cette graine qui germe avec sa propre souffrance : de l’empathie.

Je ne sais pas qui tu es. Je ne sais même pas ton nom. Mais ce matin, en allant porter mon enfant à la garderie, dans ma tête, je pleurais pour toi et avec toi.