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Cracher sur Martin Matte

Quand j’étais au cégep, on pouvait aller chez Maurice à Saint-Lazare. Pour quelques dollars aux jeudis de l’humour, on pouvait voir Martin Matte avec une grosse bière. Martin Matte vient de loin. Il vient de ce périple de 20 ans de travail. Il vient de ces soirées à douter, de ce regard du père qui se demande bien comment son fils va vivre d’être un « faiseux » de blagues. Martin Matte a été un jour le petit gars qui rêvait d’autre chose. Puis, Martin Matte est devenu millionnaire. Eh oui, Martin Matte gagne très bien sa vie aujourd’hui, grâce à un peu de chance oui, mais aussi à beaucoup de travail et à la construction acharnée d’un personnage dont il a réussi à ne jamais décrocher. Puis, Martin Matte participe à une publicité sur Maxi : très réussie. Pour rendre une publicité sur Maxi drôle, il faut avoir un certain talent. Puis, j’ai entendu et lu les critiques de Fred Dubé et de Guillaume Wagner. Messieurs, c’est beau s’insurger contre le capitalisme et les commandites, mais si vous ne désirez vous nourrir à aucun râtelier, il faudra vous exporter dans le Grand Nord et faire des spectacles pour les caribous au passage. Comment ça ? À moins de vivre dans le bois en autosuffisance et faire des spectacles pour les écureuils, le capitalisme vous nourrit.

Cher humoriste, le bar où tu fais tes blagues est financé par les ententes avec les compagnies de bières. Le spectacle que tu vends se produit dans une salle financée par des fonds publics et des dons d’entreprises. La chronique que tu ponds est financée grâce aux impôts prélevés sur les salaires des employés et des entreprises. Ton parcours à l’École de l’Humour donne droit à des crédits d’impôt parce que d’autres payent les coûts sociaux pendant ce temps. Le billet de ton spectacle est payé par un travailleur ou un entrepreneur. Ultimement, l’échange monétaire provient du capitalisme et de son organisation. Ce n’est pas parce qu’à la fin du processus, tu en profites à la suite de multiples échanges de flux monétaires que tu n’es pas complice toi aussi. Alors, je vais te le dire, d’un point de vue économique, ne pas endosser le fait de faire une publicité pour une entreprise, c’est ton choix. Te croire libre de ce système, c’est de la pensée magique. Tu n’es pas libre, on te laisse dans ton enclos, aussi grand soit-il.

Je vais être honnête avec toi : le système que tu critiques te fait vivre et te donne cette fausse sensation de liberté et de désinvolture. Parce que pour que le monde sache que tu es drôle et que tu existes, il faut toute une réaction en chaîne. Cette réaction est issue du mouvement de capitaux. Le jour où tu ne vendras pas de DVD, que tu ne feras pas de spectacles et que tu accepteras d’être payé contre un panier de tomates cultivées dans mon jardin de façon 100% naturelle, tu pourras t’élever au bout de la mêlée de l’idéalisme du pays des licornes.

En attendant, tu craches sur ceux qui font de la publicité parce que c’est vendre son âme et perdre sa liberté? La réalité, ni Fred Dubé ni Guillaume Wagner n’ont le casting pour trouver quelconque commanditaire majeur prêt à s’y associer. Ils ont fait le choix volontaire du marketing de contestation. Le choix de l’humour revendicateur et dénonciateur et non de l’humour avec une approche tempérée et holistique, c’est un choix que je respecte.

Par contre, ceux qui ont un produit, c’est-à-dire une image qui se vend à un public plus large, pourquoi cracheraient-ils sur, disons 300 000 $ pour faire quelques journées de tournage par année? Dans la vie, il y a trois types de rémunérations. La rémunération à l’heure, au résultat et à la valeur intangible. Martin Matte a réussi à créer une valeur intangible. Tant mieux pour lui. Tu es encore à la rémunération au résultat qui se fait attendre. Pas facile d’être rémunéré au résultat n’est-ce pas ? Surtout quand il est mince.

Je sais que tu n’es pas jaloux, ni envieux de Martin Matte. Par contre, critiquer sa démarche, c’est démontrer de l’envie, pas de faire une critique sociale constructive et étoffée. Un ami m’a déjà dit de sages paroles : « Ce que les autres ont, ça ne t’enlève rien ».

Alors voilà, ce que Martin Matte a, ça n’enlève rien à Fred Dubé, ni à Guillaume Wagner. Alors, ton humour revendicateur peut peut-être se tourner vers des enjeux sociaux plus significatifs. On apprécie ton humour quand il est intelligent, sensé et sans gratuité. Ne le gâche pas.

Surtout, je te souhaite un jour de te faire offrir 300 000 $ pour quelques journées de travail et que tu aies vraiment le réflexe et le luxe de le refuser. Personnellement, je te le déconseillerais, mais tu décides, c’est ta vie.