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« J’aurais voulu être un artiste » (la suite…)

Depuis quelques jours, je reçois beaucoup de haine gratuite et d’insultes de la part d’artistes du Québec. Je dois l’avouer, cette réaction me déçoit. Elle démontre un côté réactionnaire et non rationnel de la lecture d’un texte tout à fait factuel. Étant d’une nature relativement rationnelle, j’aimerais leur répondre calmement ici, sans avoir à le faire individuellement à coup de réponses sur les réseaux sociaux (où les échanges atteignent le point Godwin ou les insultes personnelles gratuites un peu trop rapidement). Surtout, l’exercice s’avère très répétitif. Alors, voici quelques points à soulever.

  • Le titre : « J’aurais voulu être un artiste »

En journalisme, le premier point important, c’est de trouver un titre accrocheur. Dans les pages du cahier Affaires, c’est toujours sympathique de faire un lien inattendu. Ici, le titre et le rappel à la fin du texte n’étaient qu’une technique d’écriture, un clin d’œil à une œuvre connue de tous. Mon texte servait à dire « j’aurais voulu être un artiste » au plan fiscal. En somme, le travailleur autonome moyen n’est pas considéré de la même façon que l’artiste et n’est pas exposé aux mêmes règles fiscales à revenu équivalent. Commencer à faire un parallèle avec la notion de risque n’est pas un concept que l’on inclut dans la progressivité des tables d’imposition. On regarde le revenu total annuel.  Malgré le fait que j’aie pris le temps de préciser « je ne dis pas que c’est bien ou mal », on m’a quand même prêté des intentions négatives envers les artistes. J’ai écrit le texte en français, sans prendre position. J’ai donné l’information pour que le lecteur puisse lui-même analyser la situation. Pourquoi maintenant ? Simplement parce que je viens de finir mon année financière 2016 et que je découvre des avantages fiscaux. Comme pour tout texte journalistique, l’idée vient avec une anecdote. Pour ma part, c’était la clôture de mon année d’imposition 2016. À tous les artistes qui m’accusent de souligner la fiscalité avantageuse des artistes et non des autres professions (comme la situation des médecins), je vous invite à lire ce texte de 2014. Je ne peux quand même pas le répéter chaque année. Donc, mettons une chose au clair : mon texte n’était pas une attaque aux artistes, mais simplement la précision d’avantages fiscaux spécifiques à ce milieu : le fruit de mon étonnement personnel du moment.

  • La loi de l’offre et de la demande

La majorité des artistes n’ont pas un revenu élevé. C’est un fait, je ne remets pas ça en doute. C’est statistiquement prouvé. D’ailleurs, avant de m’insulter personnellement en me disant que je ne connais rien à la situation des artistes, je vais même appuyer vos dires.

Le monde des artistes est large. Il attire beaucoup de gens. Les barrières à l’entrée du marché des artistes existent au niveau des comédiens : les écoles de théâtre. Bien que ce passage existe, il n’est pas obligatoire d’y être admis pour adhérer au milieu (bien que cela rende l’accès très difficile, surtout quand on inclut la réalité des agences d’artistes).

En somme, beaucoup de gens veulent être artistes. Pourquoi? Chacun a ses raisons, mais c’est une catégorie d’emploi qui frappe l’imaginaire. Bien que la réalité soit rarement rose, les concours de chanson télévisés servant à vendre du rêve sont très populaires.

Alors, selon le principe de l’offre et de la demande, on trouve le point d’équilibre : le prix que le marché est prêt à payer. On représente souvent cette réalité de cette façon :

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Donc, selon le graphique généralement utilisé, plus il y a un salaire élevé, plus il y a de gens qui sont prêts à offrir leur service dans un domaine. On voit aussi sur le graphique qu’il y a un salaire en bas duquel on n’est pas prêt à offrir ses services (généralement, le salaire minimum représente la plus petite partie de ce salaire. Moins, le travail est attirant, plus le salaire le plus faible accepté est élevé).

Le domaine artistique ne respecte pas cette logique. Les gens veulent tellement être des artistes que beaucoup de gens sont prêts à travailler à de maigres salaires (parfois bénévolement) pour faire partie du milieu.

Donc, le graphique précédent pourrait être réinterprété comme ceci pour le milieu artistique (de façon approximative pour la démonstration) :

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Le cercle représente un autre prix d’équilibre, beaucoup plus bas que les autres sphères du monde du travail. On remarque que, selon ce graphique, beaucoup de gens seraient prêts à ne rien gagner pour être artistes. En somme, l’offre d’artiste est trop grande pour la demande du marché. Le corollaire de cette réalité : un très petit nombre d’artistes gagnera bien sa vie, mais la très grande majorité ne pourra pas vivre de son art. Le prix (revenu) d’équilibre sera faible.

  • Le plan B

Je ne sais pas comment on a transformé un article fiscal en débat pauvre contre riche, mais ce n’était pas le point de départ. Chose certaine, la précarité financière de l’artiste est si évidente et son succès (s’il arrive) souvent si éphémère que celui-ci doit avoir un plan B. Quoi? Oui, une carrière active dans le monde du travail représente de 35 à 45 ans de travail actif ( un nombre très variable). Gagner sa vie comme artiste sur une très longue période est une réalité très rare, mais aussi de moins en moins réaliste : le marché extérieur est maintenant si accessible, que l’offre culturelle mondiale envahit notre réalité.

Financièrement, l’artiste n’a pas le choix d’avoir un autre emploi dans la majorité des cas ou même prévoir un changement de carrière éventuellement. Ce n’est pas un droit de gagner sa vie dans un domaine, peu importe le domaine. C’est une question de marché : est-ce que quelqu’un veut de mes services ? Sinon, on doit se rendre à l’évidence : il faut gagner sa vie autrement.

  • La fiscalité

Que ce soit le report de revenus sur plusieurs années ou les déductions fiscales pour droits d’auteurs ou pour l’achat de vêtements, un fait demeure : ces mesures servent quand on a un « bon revenu ». En somme, les artistes à faibles revenus ne profitent pas ou pas autant des avantages fiscaux que les artistes comptant sur des revenus plus élevés. Parce que plus le revenu est élevé, plus la déduction apporte une réduction d’impôt. C’est le principe même d’une déduction fiscale. Pour les artistes vraiment précaires, le crédit de base existe, comme pour tous les moins nantis de la société.

Si on veut aider plus d’artistes à gagner honnêtement leur vie, ce n’est pas une déduction qui va être une mesure plus efficace. Comme le graphique de l’offre et de la demande le démontre, il faut augmenter la demande ou réduire l’offre pour augmenter le prix d’équilibre. Comment augmenter la demande à un certain prix ? On le fait déjà : on subventionne des productions pour que le client puisse y assister à un prix qu’il considère raisonnable de payer et pour que les producteurs puissent rentabiliser leur modèle d’affaires. On peut bien garder les avantages fiscaux actuels aux artistes, mais il faudrait sérieusement se poser la question : pourquoi on ne donne pas les mêmes avantages aux autres travailleurs autonomes ? C’est ça le véritable débat. Les travailleurs autonomes des autres domaines n’ont pas d’association pour défendre leurs intérêts communs. Opposer les riches aux pauvres à partir de mon article initial est une dérive intellectuelle et je trouve bien dommage que certains aient fait ce raccourci.

  • La survie de la culture locale

Oui, la culture au Québec a besoin d’être aidée artificiellement. Sinon, la seule loi du marché viendrait éliminer certaines formes d’art. C’est un choix de société que j’accepte comme beaucoup de contribuables. J’y vois une valeur intangible. Par contre, comme toute aide, elle doit être utilisée logiquement et démontrer son efficacité.

  • Le réalisme est de mise

Soyons conscients d’un fait : même subventionné, le marché des artistes est compétitif. Quand on se lance dans cette carrière, on le fait en toute connaissance de cause : notre espérance mathématique en salaire s’approche d’un revenu très faible. L’offre est trop élevée pour la demande. La majorité des artistes doivent travailler ailleurs.

Alors, les statistiques des revenus UDA ne sont pas une représentation de la réalité du revenu réel de l’artiste. Si je travaille dans un café et que j’y gagne, disons 15 000$ par année et que je participe à quelques projets de l’UDA pour 10 000$, mon revenu annuel déclaré à l’UDA est de 10 000$, mais mon revenu réel est de 25 000$. Alors, les statistiques de l’UDA sont plus faibles que la réalité. J’en suis un bon exemple, j’ai un revenu de plusieurs sources en travaillant pour deux. Mes revenus UDA sont très faibles, mais mes revenus hors UDA sont élevés par rapport à la moyenne. Je ne suis peut-être pas un « vrai » artiste selon plusieurs, mais je fais quand même partie des statistiques. Tout comme l’humoriste dont une fraction de ses revenus annuels sont enregistrés à l’UDA. En somme, on peut gagner 100 000$ par année et déclarer un revenu UDA de 5000$. Selon l’UDA, je suis un pauvre, selon le fisc, je suis favorisé.

 

Conclusion :

Mon texte initial a été perverti non pas par ce qu’il exprimait, mais par l’interprétation qu’on en a faite. Comme dans le cas d’une oeuvre artistique bien connue, elle peut être bien interprétée ou mal interprétée : tout dépend des aptitudes ou du talent de celui ou celle qui en fait l’interprétation.

 

NB : Un bon angle d’attaque pour critiquer mon texte initial aurait été de retourner à l’origine de la Loi sur le statut de l’artiste au Canada et des avantages fiscaux octroyés par le Québec. Pour ceux qui voudraient pousser la réflexion plus sérieusement, voilà une bonne piste de départ.