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Nous sommes « cassés »

 

Il n’y a rien de plus invisible que les finances personnelles d’une personne. Si bien que c’est l’endroit dans la vie où on peut être le plus « fake » et où il est difficile de changer de route.

Depuis quelques mois, je suis éberlué de voir à quel point les gens ont des revenus élevés, ou plutôt, des apparences de revenus élevés. Rien de ce que vous voyez n’est vrai. En fait, pas très souvent vrai. Tout est un peu faux ou sur du temps emprunté.

Prenons les photos de voyage. L’ami que vous voyez sur ses photos de voyage dans un endroit paradisiaque est une personne moyenne. Statistiquement, elle a donc des milliers de dollars de dettes, sa voiture est financée à près de 100%, elle a près de 30 ans et n’a aucune épargne digne de ce nom. Qui plus est, elle se demande parfois comment elle va payer ses impôts non retenus à la source à la fin de l’année. Elle travaille en moyenne moins de 40 heures par semaine. Voilà, cette personne est un Québécois tout ce qu’il y a de plus normal. Statistiquement, elle est dans la course folle des remboursements de dettes. Elle n’a pas encore frappé un mur, mais ça s’en vient. Tranquillement, le mur ne bouge pas, mais on s’en rapproche. Cette personne vit au jour le jour comme si rien n’était à prévoir.

Je serais surpris de calculer le véritable coût d’un an autour du monde à 25 ans. Je sais, vous allez me dire que c’est l’expérience d’une vie. Mais le fait de la faire à 25 ans génère des coûts importants : perdre un an de salaire, dépenser durant cette année, retarder la carrière d’un an, ne pas cotiser à sa retraite, etc. Le coût de renonciation est significatif. Vous pouvez en rire tant que vous voulez, c’est mathématique. J’accepte même les critiques de « y’a pas juste l’argent dans la vie », si ça peut déculpabiliser certains. Pourtant, c’est majeur. Surtout pour une personne qui a étudié ou qui attend une croissance significative de ses revenus.

Comme contribuable, oui, je dois avouer que ça me choque un peu. Pourquoi? Nous avons tous une responsabilité sociale implicite de contribuer. Cela évidemment à la hauteur de nos capacités et de nos chances. Se fier à la société pour prévoir ses vieux jours ou même les prochaines années, c’est demander à son voisin de travailler pour deux. Pourquoi ? Parce que tout le filet social doit se financer par les autres. Je suis de ceux qui croient qu’on doit tout faire pour aider son prochain. Tant de gens sont malchanceux, frappés par des épreuves, par la maladie, etc. Alors, ceux qui ont la capacité de contribuer ont un devoir implicite. On est en mode survie collective. Pourtant, on semble tellement l’oublier. On n’a pas de marge de manoeuvre collective. Pourtant, on fait comme si l’oisiveté financière était bien correcte. Comme si c’était à la mode d’être irresponsable et désinvolte financièrement. Oui, j’avoue être déçu. Dans un milieu purement sauvage, il faudrait faire des efforts quotidiens pour manger et survivre. L’organisation de la société a créé le sentiment du droit de vivre de repos. C’est quand même impressionnant. Tous ces combats et ce travail acharné de nos ancêtres pour finir à passer ses fins de semaine à magasiner au Costco. Toute cette évolution de survivants et de battants pour aboutir à une génération qui se repose. D’un point de vue anthropologique, c’est fascinant. De voir qu’une société arrive maintenant à s’engrosser par ennui. Quand on y pense, ce côté-ci de la planète meurt à trop manger, pendant que l’autre vit l’inverse. Ironique, n’est-ce pas ?

Les choix individuels sont méprisés par la société en général. On entend trop souvent que l’on a peu de contrôle sur ce qui nous arrive. Que l’on est une victime de la société. Jean-Marc Léger l’a d’ailleurs constaté dans son livre Code Québec: le Québécois se perçoit comme une victime. Pourtant, personne ne force personne à signer pour une voiture neuve, à acheter une résidence trop grande, à faire un voyage annuel, à arrêter de cuisiner, etc.

D’un côté, on ridiculise ceux et celles qui sont responsables financièrement. D’un autre côté, on crie au fait qu’on est égorgé par les charges sociales. Le monde dans lequel on vit est inégal. Par contre, avec la marge de manoeuvre que l’on pourrait générer, on joue à la roulette russe.

Pourtant, au Québec, les propriétaires de concessions automobiles deviennent multimillionnaires. Pourquoi ? Parce qu’on pense en « cassés ». On ne veut pas être un cassé, mais on pense comme un cassé. Attention, ici, je ne tente pas d’être méprisant, je tente de dire que financièrement, on réfléchit comme des gens qui ne comptent pas.

Un exemple : une voiture de 35 000$.

Si on gagne 45 000$, selon le calcul grossier d’EY, cela représente un salaire après impôts de 35 855$. En somme, même en finançant à 0,9% (un taux artificiellement bas, car le financement est inclus dans le prix de base de la voiture), on vient de se payer une voiture équivalant à une année de salaire net. Attention, la réalité est bien pire, parce que les retenues à la source et autres génèrent un revenu disponible à la consommation bien inférieur.

Tout de même, un an de salaire. Si on garde sa voiture 10 ans (qui n’est pas la norme, on s’entend), cela veut dire que sur une carrière de 40 ans, 4 années au moins auront été dédiées à la voiture. Quatre années de travail pour se payer une voiture. Un couple avec deux voitures neuves aux dix ans aura donc passé huit années au travail (4 + 4 = 8 années en revenus, mais 4 années de travail) pour payer lesdites voitures. Huit ans ! Huit à suer à temps plein pour un tas de tôle. Juste à y penser, c’est déprimant n’est-ce pas ?

En 2016, LaPresse+ publiait un article intéressant : on consomme des VUS et des voitures de luxe à crédit. Le cassé joue au riche. Il se pavane comme un paon, pourtant, il a beau avoir un beau plumage, il est cassé. Il vit à crédit.

Certains me diront que le financement n’est pas cher, c’est normal de se financer à crédit. D’accord, mais quand la moyenne de dette de consommation est de plus de 18000$ par personne, que l’encours des prêts sur cartes de crédit est à des niveaux record, que l’endettement des Canadiens atteint plus de 167% et que tout est à la hausse, ça sent déjà le mortier du mur. Je ne veux pas être alarmiste, mais le financement à faible coût a complètement biaisé la perception du crédit.

Et puis après ?

Après, on affirme que l’on n’a pas de contrôle. Que notre vie entre 15 ans et 40 ans n’était pas de notre faute. Que nos choix sont dictés par les autres. Qu’il faut bien vivre ! Que de chanter à La Voix débouche vraiment sur une carrière en chanson. Certains affirment même rencontrer des licornes de temps à autre.

Il y a quatre réactions possibles à ce texte :

  1. Être en %$?%?%$?%$ contre l’auteur;
  2. Être indifférent;
  3. Être préoccupé de ses finances personnelles;
  4. Agir.

 

Alors, êtes-vous du type 1, 2, 3 ou 4 ? Peut-être un heureux mélange de tout cela. Peu importe, si vous êtes rendus ici, vous l’avez lu. La suite est entre vos mains.

 

NB: Ce texte s’adresse à ceux qui auraient pu avoir une marge de manoeuvre. Si vous avez été victime de malchance, de pauvreté, de carences, ou autres, comprenez que le but n’est pas de frapper sur ceux qui survivent. J’espère que tous sont capables de faire la part des choses.