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La virgule de tes 100 000 mots

Je me dis souvent que la vie est comme un roman de 400 pages. On vit plusieurs chapitres. Certains longs et monotones, d’autres excitants et captivants. On dit souvent que la ponctuation dans un texte aide à soutenir le rythme et mettre l’emphase sur certains passages. Parfois, il y a cette virgule, mal placée, qui change la perception du texte. L’histoire a beau contenir 100 000 mots, tu te définis par cette virgule. Elle fait ombrage au reste de ton histoire. Comme une olive dans une pizza, la virgule masque le bon goût du reste.

Je sais, tu n’as pas voulu de cette virgule. Ton intention n’y était pas. Les circonstances de ta vie t’ont exposé à celle-ci. Pourtant, quand tu te lèves le matin, elle est écrite dans ton front, tu vis avec ta virgule. Pour d’autres, c’est une parenthèse ou un simple point-virgule. Peu importe, le texte n’a plus le même sens et l’histoire que tu avais planifiée n’est plus tout à fait aussi belle que tu l’aurais voulu.

Mon ami, je t’écoute. Pendant que les larmes de désespoir coulent le long de ton visage, je ne peux qu’être là. Je ne peux que t’apporter mon support moral sous forme d’adverbe ou de superlatif. J’aimerais tellement que ta virgule soit écrite au crayon de plomb. J’ai une gomme à effacer dans mon coffre, ça prendrait quelques secondes et on pourrait la remplacer. Malheureusement, les virgules, elles sont parfois inscrites à l’encre indélébile. Tu as beau faire ton travail d’édition, tu as tout fait pour reformuler la séquence, la virgule demeure là. Le pire? À cause de celle-ci, tu en inscris d’autres. Pourquoi? Parce que la séquence des mots a changé. Ton roman à l’eau de rose a viré au drame.

Pourtant, en lisant les premiers chapitres, tout était passablement dans l’ordre. L’histoire était bien ficelée, tu avais pris le temps de bien construire ton personnage. Les débuts étaient prometteurs, je te regardais aller, je me disais que j’aurais voulu écrire quelques-uns de tes chapitres dans ma propre histoire.

Malgré tout, pour toi, la virgule a pris le dessus. Quand je lis ton histoire, je vois bien la virgule, mais elle fait partie d’un tout. Comme un élément perturbateur expliquant le reste des péripéties. Toi, tu ne vois que ça. T’as oublié les subordonnées relatives, les métaphores, les hyperboles et les points d’exclamation qui t’ont déjà décroché un sourire. C’est comme ça, je ne tiens pas ton crayon. Je ne souligne pas mes passages préférés dans ton récit. Toi, tu ne fais que souligner ta virgule et les suivantes. T’as l’impression que les gens autour de toi ne pointent que celles-ci. Pendant que je te lis un extrait de ton meilleur chapitre, tu me parles de ta virgule. Comme si celle-ci venait entacher la fin de ton épopée. Je sais, tu as manqué ton développement. Puis après ? J’essaie de relativiser le poids de ce signe de ponctuation, mais tu en fais une obsession.

Tu sais quoi? Je te comprends. Si j’étais à ta place, je ferais la même chose. Sais-tu pourquoi? Parce que lorsque l’on tient le crayon rouge du jugement social, on est rapide sur les ratures et les commentaires. Comme si notre première perception était la bonne ou la seule que l’on puisse avoir.

Oui, tu as manqué ton coup, t’as l’impression que l’éditeur moyen rejettera ton futur manuscrit, car il n’a pas aimé tes virgules dans des travaux de ponctuation précédents. Tu n’as peut-être pas tort. Chose certaine, puis-je te faire part d’une perception?

Je pense qu’on a tous des virgules dans nos histoires. Par peur de décevoir les autres, on fait juste déchirer la page parfois, pour ne pas que quiconque en prenne conscience. On aime les histoires imparfaites, mais davantage lorsque ce sont les autres les auteurs. Quand vient notre tour, on a parfois la pensée magique qu’on est à l’abri de certaines péripéties. Il n’y a rien de plus faux, mais on aime bien le croire, pour un instant.

Quand je te vois, tu essaies souvent d’éviter que je te parle de ta virgule. Elle t’empêche d’être heureux, mais tu préfères ne rien dire. Pourquoi? Pour simplement avoir l’impression, l’espace du chapitre présent, que ton texte est à ton goût. Pourtant, quand tu arrives à la maison, tu te retapes ton bouquin jusqu’au moment d’écrire cette fameuse virgule.

Parfois, j’aimerais qu’on puisse faire comme dans un logiciel de traitement de texte. Appuyer sur « révision » et t’aider à appuyer sur « accepter toutes les modifications ».

Pourtant, je ne peux rien faire à ta place. Et je sais que tu ne pourras jamais effacer cette virgule de ton histoire. J’aimerais qu’un jour, tu relises ton premier et ultime roman. Que tu sois capable de voir la beauté de tes 100 000 mots. Que tu sois en paix avec tes virgules.

En attendant, je continue de te lire. Parfois, l’auteur n’aime pas ce qu’il écrit. Il est souvent bien mauvais juge de son histoire.

Ton livre ne sera peut-être pas un succès populaire, mais il aura le succès d’estime de ceux et celles te connaissant vraiment.

La majorité des gens que tu admires ne sont pas des spécialistes de la ponctuation. Tu ne t’en rends pas compte, parce que la plupart détruisent leur brouillon pour présenter une version « au propre » d’eux-mêmes.

Dans la vie Instagram des gens que tu envies, t’as remarqué une chose? Il n’y a pas de texte? Tu sais pourquoi? Parce qu’on a volontairement caché les virgules. Si certains n’ont pas de virgules, c’est peut-être pour deux raisons. La première, leur histoire est encore à moins de 10 000 mots, les virgules viendront plus tard. La deuxième? Ils n’écrivent tout simplement pas. Difficile dans ce cas de faire une erreur de ponctuation n’est-ce pas?

La virgule ne représente jamais la fin du récit. J’espère qu’un jour tu pourras être sensible à ce qui te sera arrivé avant le point.