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J’ai croisé ton regard

Je ne suis pas du genre naïf. Je ne vois pas spontanément la beauté chez l’humain. Je vois ce qu’il y a en dessous, le laid. Je sais qu’un monde économique parallèle existe. Je ne suis pas né d’hier. Et il y a 24 heures, je l’ai eu en pleine gueule, ce monde. Quand j’ai croisé ton regard.

J’habite un quartier familial, mais celui-ci cache une réalité qui ne se révèle pas à première vue. Sur ma petite rue tranquille, là où mes enfants et ceux de plusieurs autres familles jouent et grandissent, se déroule un commerce illicite. Habituellement, une voiture se stationne devant chez moi. Une autre arrive pas longtemps après. Il y a échange de substances contre des dollars. Puis le gars repart. La vie continue.

 

Je suis un peu baveux. Quand ça m’adonne d’être témoin d’une telle scène, je m’avance vers le conducteur: «Pardon, Monsieur, mais c’est un stationnement réservé aux vignettes. Vous pourriez avoir une contravention. » Le gars sursaute chaque fois. J’avoue, ça fait passif-agressif. On ne niaise pas avec ce genre de commerce. En même temps, je ne veux que leur « rendre service ». Ils ne reviennent habituellement pas. Quand on est dans ce genre d’industrie, on veut faire le moins de vagues possibles. On ne veut pas être reconnu.

Même manège hier. Une Audi noire se stationne. Je me poste sur mon terrain. Deux hommes entre 28 et 35 ans sont aux commandes et fixent leurs cellulaires. Clairement, ils attendent une livraison. Ils me voient. Je suis chez moi.  Ça les rend nerveux. J’attends l’autre voiture, comme à l’habitude.

Et là arrive au coin de la rue un colosse qui ressemble en tous points à cette vision que l’on a d’un homme vivant des fruits de la prostitution. Avec lui, deux jeunes femmes. Je ne peux pas vous dire si elles étaient majeures ou pas. Honnêtement, beaucoup de filles de 17 ans ressemblent à des filles de 18 donc je ne peux présumer de rien. Les deux filles transportaient chacune un sac de voyage. Je les voyais, sous la « supervision » du pimp. Une vraie scène de film glauque. Et ça m’a fait mal. Comme un couteau en plein cœur.

Leur regard était vide. Est-ce que je devais intervenir? Je ne savais pas quoi faire. Tout s’est passé très vite. Une des jeunes femmes m’a fixé juste avant d’entrer dans la voiture. J’ai eu le réflexe de murmurer « Ça va??? ». Elle a figé. J’ai su. Puis l’homme nous a regardés. Son visage a changé. J’ai finalement prononcé à voix haute: « Ça va? ». Là, elle a soutenu mon regard, l’air de dire « mais qu’est-ce que tu me veux pauvre con». Avec un air baveux, le colosse lui a ordonné d’entrer à l’intérieur de l’habitacle.  La voiture est repartie en trombe.

Tu penses que j’ai des préjugés ? Peut-être que tu as raison. Peut-être étais-tu simplement amie avec ces trois hommes. Mais, j’en doute. Et ça me tue de te voir livrée comme un paquet de coke dans une rue random de Rosemont. Peut-être suis-je naïf de penser que tu es pleinement consciente de ce qui est en train de se passer? Peu importe.

Ce matin, j’ai croisé ton regard. Pendant une seconde, j’avais envie de vous sortir de la merde. Pendant une seconde, j’ai voulu m’interposer. Tu sais quoi? Je sais qu’à cause de moi, t’as peut-être passé un mauvais quart d’heure. Mais j’ai pas pu m’en empêcher.

Ces trois hommes sont des membres d’un réseau de distribution. Ton amie et toi êtes de la marchandise, une matière première. Renouvelable. Et jetable, surtout.

On utilise de la matière première. Un coût variable. Elle baise, on la paye au volume et on exige une marge brute à la hauteur d’un vendeur de guenille de la rue Sainte-Catherine. Quand tu seras passée mode, ils te retourneront d’où tu viens.

T’es une fucking marge de profit. Tu vaux plus que ça.

J’ai croisé ton regard et je ne m’en suis pas remis.