Ces fameux "mardis tapas" soulèvent en général l’enthousiasme, mais, ce soir, c’est plutôt de frénésie qu’il s’agit. Nous avons bien fait de réserver, car le restaurant est presque bondé à notre arrivée. Nous ne saurions demander mieux qu’une table dressée en bordure de la piste aménagée pour les artistes – et si près que nous devrons, à un certain moment, la ramener un peu vers nous. Sur les murs, de nombreuses peintures rappellent que le restaurant accueille périodiquement des vernissages. Face à nous, près des fenêtres, un tableau noir propose fromages du Québec, assiette tout chocolat, moelleux au chocolat, trio de crèmes brûlées, tarte marrons et poires, ainsi que de la faisselle, fromage frais maison qui porte le nom du récipient dont on se sert pour l’égoutter. Quant aux tapas eux-mêmes, individuels ou présentés en assiettes de 5, de 7 ou de 10, la carte les décrit brièvement sous les rubriques appropriées: del mare, del carne, del végé ou del bec sucré. Nous avons déjà trinqué, choquant un gouleyant Monasterio de las Viñas (1995) contre un très acceptable Turning Leaf (2000). Notre commande passée, il ne nous reste plus qu’à attendre, à resquiller de la narine les fumets en vadrouille et à tenter d’identifier les mets qui passent – trop vite, bien trop vite – larges assiettes et grands plateaux de bois planant un moment au-dessus des têtes et diversement garnis de gaspacho, de moules aux haricots, de ceviche, de boudin noir… Il fait partout une faim pressante qui ne se laisse pas tromper. On tente toutefois de l’amadouer ici d’une lampée de bière, là d’une gorgée d’apéro. Et l’oeil dérape immanquablement vers la salle du fond, là où se préparent danseurs et musiciens, là où se trame, comme un complot d’allégresse, cette fièvre qui bientôt déferle dans la pièce. Du flamenco! Non pas un aperçu ou quelques figures, mais tout un spectacle! Dans un crescendo qui vous prend là, dès les premiers accords égrenés ou plaqués, dès les premiers rasgueados de Caroline Planté (seule femme jouant de la guitare flamenca au Canada). Par chance, nos assiettes n’arrivent pas avant la fin de la première effervescence des jeunes danseuses et du danseur tour à tour alertes, graves ou souriants. Notre attention peut donc se porter sans remords sur nos assiettes – une moelleuse fritatta (aux pommes de terre, poivrons et chèvre) et une salade de pieuvre aux citrons confits où l’on ne retrouve ni raideur ni amertume. Dans sa combinaison, ma compagne a fait remplacer le gaspacho par une petite salade. Ma propre assiette comporte du boudin noir aux pommes (l’inimitable boudin noir "Queue de cochon"), une boulette à l’agneau délicatement assaisonnée, une brochette de crevettes et chorizo en persillade et une épaule de lapin confite. Si cette dernière révèle toutes les qualités qu’on pouvait lui souhaiter (de la tendreté de la chair pourtant ferme à la subtilité des saveurs), elle aurait pu être moins salée. C’est ce que j’explique à la serveuse en en commandant tout de même deux autres, et une nouvelle brochette. Entre-temps, nous avons eu droit à un duo de guitares. L’un des guitaristes, Francis Leclerc, revient seul, un peu plus tard, nous régaler d’une guajira. D’autres numéros de danse suivront, dans une éblouissante et trépidante succession de vueltas et de tacones, des soleas poignantes aux alegrías ponctuées de ¡olé! fusant de toutes parts. Une fois de plus, je refile mes tranches de chorizo à ma compagne – qui m’en avait même remercié d’avance et avait aussi pris une "option" sur l’une des épaules confites. Deux crèmes catalanes croûtées de sucre nous arrivent, comme par magie, accompagnées d’un vin doux (Alvear Ximénez) comparable au xérès. C’est à ce moment-là que tout le monde se fige: Dominique Potvin entre en scène. À la fin de sa prestation, c’est dans un véritable délire qu’on l’acclame – applaudissements, cris, martèlement des tables et du plancher. Il en sera de même quand Pascale, danseuse et cante, nous aura fait vivre en quelques minutes le plus intense duende. Pour apaiser nos gorges sèches, nous avions heureusement devant nous deux verres d’excellent Moscato d’Asti.
Le Café du Clocher penché
203, rue Saint-Joseph Est
Québec (Québec)
Téléphone: (418) 640-0597
Menu du jour: de 9 $ à 14 $
Tables d’hôte: de 16 $ à 22 $
Souper pour deux (incluant boissons et taxes): 76,49 $