Disons que ça faisait assez longtemps que je ne m’étais pas autant amusé au restaurant. Je veux dire amuser, comme dans avoir beaucoup de plaisir à table et être entouré de choses improbables. Le rire étant un ingrédient essentiel que les restaurateurs ont tendance à ne pas trouver tendance. Il faut dire qu’avec les prix pratiqués à peu près partout, on peut comprendre qu’ils veuillent avoir l’air le plus sérieux possible.
Les jeunes gens qui ont ouvert Ô Chalet ont sûrement un grand sens de l’humour. Le thème de la rigolade – la leur et celle des clients – est le chalet, cet incontournable de la psyché québécoise. Leur petit établissement est donc la reproduction d’un intérieur de chalet, un vrai, pas un condo au bord d’un lotissement bien policé près d’un lac propre, propre, propre. Un chalet à la décoration intérieure un peu orange et brun, beaucoup de bois, mobilier des années 60 et quatre sections autour des saisons. L’impression générale est très agréable et on ne peut que s’interroger sur le fait qu’avec tant de choses plutôt laides, on soit arrivé à constituer un tout plutôt beau. Et éminemment sympathique.
Pour ce qui est de la cuisine, puisqu’on est dans un restaurant après tout, la réussite est tout aussi complète. Et à des prix qui vous permettront de louer cet été, et à l’automne également. Deux jeunes "bucks" opèrent aux fourneaux; deux chefs, Alexandre Gosselin et Jean-Philippe Brodeur, que l’on a vus passer au cours des dernières années dans des cuisines réputées où ils ont, de toute évidence, appris beaucoup. Et eux aussi aiment rire. Pas rire des clients, mais rire avec les clients.
J’ai eu deux bons gros fous rires dans la même journée, c’est vous dire si ça vaut le déplacement. Un midi où il tombait des cordes et un soir où il pleuvait comme sur les bords du Gange au plus fort de la mousson. Fallait vraiment que le spectacle soit bon pour me convaincre de ne pas aller me glisser sous la couette avec un bon livre.
Cette soupe de maïs style "chowder", pour commencer, constituait un premier sourire. Base de crème et lait, fond de légumes, beaux gros grains craquants de maïs et filet d’huile de ciboulette pour agrémenter le plat. Elle arrive bien chaude, servie dans un petit bol au design résolument chalet. En poisson du jour ce jour-là, un filet de bar rayé qui semblait avoir été pêché le matin même. Sur un lit de lentilles en ragoût avec quelques dés de tomates et de betteraves jaunes. Poisson tendre, moelleux, parfaitement grillé; chair savoureuse et étonnamment parfumée.
Toujours dans le but de mettre tout le monde de bonne humeur, en plus des traditionnelles entrées, la maison propose quelques "casse-faim": savoureuses frites maison et mayonnaise, petits dés de pieds de porc panés, très légers et ludiques à souhait, ou calmars frits, sauce au curry, tout aussi divertissants.
De l’autre côté de la table, petite salade verte et pâtes du jour (linguinis, fromage de chèvre, coulis de poivron rouge et noix de pin) disparaissent sous la chemise à carreaux de mon ami le Gros Michel, un connaisseur en matière de chalet qui m’a traîné ici sous la pluie. En fait, il ne finit pas ses pâtes pour pouvoir se jeter goulûment dans un dessert "léger". "Pas de pouding chômeur aujourd’hui, c’est un peu lourd; je prendrai plutôt votre moelleux au chocolat façon Nicolas Jongleux, glace à la pistache, ça a l’air très bien." Vous aurez plus de chance avec ce moelleux irréprochable qu’avec la tarte Tatin, caramel salé assez insignifiante, manquant de moelleux côté texture et de profondeur côté goût. Café, addition, merci beaucoup et au revoir.
Retour le soir même. Regard un brin étonné du personnel. Je prétends avoir adoré à midi et vouloir confirmer que l’homme brun et bleu poudre en moi est prêt pour une villégiature prolongée. Le sourire de la très éveillée jeune femme qui sert est aussi impeccable qu’à midi; et son attention, nullement émoussée. Le beau bonhomme à l’entrée s’acquitte avec beaucoup de chaleur de l’accueil des nouveaux venus. Ses deux grosses boucles d’oreilles ne nuisent en rien à son écoute et, toute la soirée, il sera lui aussi d’une exemplaire vigilance.
En entrée, une très rigolote assiette d’asperges rôties, enrubannées de lard fumé, et accompagnées d’une poêlée de gésiers de canard du lac Brome et d’un soupçon de vinaigrette à l’huile de truffe. En plats principaux: pot-au-feu de lotte, chorizo, poivrons rouges confits et haricots de cocos, et suprême de pintade du Québec panée aux noisettes, compote d’oignons caramélisés au sucre d’érable, moussante de foie gras. Les deux plats sont apprêtés avec beaucoup d’aplomb et rendent, chacun dans son registre, un bel hommage tant aux produits utilisés qu’au travail soigné des cuisiniers.
Au moment du dessert, impossible de résister à cette pana cotta à la vanille, sirop de basilic et fruits de la passion. On continue de rire tant le plat est agréable et bien équilibré. Et la bonne humeur n’est en rien affectée par l’addition, très raisonnable compte tenu de tout ce qui a été dégusté et de l’excellente qualité de l’ensemble de la prestation.
En quittant les lieux, à regret, on jette un coup d’œil sur la "terrasse boisée". Je vous laisse le plaisir d’en rire à votre tour. Je me suis endormi ce soir-là en souriant et réveillé de fort bon appétit; un signe non équivoque que la table est vraiment bonne dans ce chalet-là.
Ô Chalet
1393, boulevard René-Lévesque Est
(514) 527-7070
Ouvert du lundi au vendredi de 11 h 30 à 14 h 30 et en soirée du mardi au samedi. À midi, table d’hôte entre 11,95 $ et 13,95 $. En soirée, table d’hôte également entre 20 $ et 27 $ ou, à la carte, comptez une quarantaine de dollars par personne avant boissons, taxes et service, pour un plantureux repas.