BloguesRichard Martineau

Tous égaux face à la mort?

Ma dernière entrée sur la mort m'a valu de nombreux courriels. En voici un, signé Christian Faucher:

«La mort est injuste, cruelle et révoltante? Je crois plutôt que c'est la vie qui est injuste, cruelle et révoltante. Nous sommes tous égaux face à la mort. Il me semble évident qu'il faut accepter l'idée que notre petite vie terrestre va prendre fin un jour, et que l'idée de vouloir vivre éternellement est absurde. Et j'ai l'impression que nous avons tous assez de temps à notre disposition pour profiter de notre expérience sur cette planète.»

Et en voici un autre, qui m'a été envoyé par Jean-Philippe Marcoux, actuellement au Rwanda (!):

"Il est bien vrai que la mort soit cruelle, et parfois révoltante, mais elle n'est pas injuste. En fait, s'il y a une chose sur cette terre qui soit intrinsèquement juste, une chose devant laquelle nous sommes tous égaux, il s'agit bien de la mort."
____________________

Tous égaux face à la mort? La mort, une justice? Désolé, chers lecteurs, mais je ne partage pas vraiment votre point de vue. Selon moi, c'est tout le contraire: la mort est l'injustice suprême. Des personnes gentilles et généreuses peuvent mourir dans d'atroces souffrances à 22 ans, alors que des salauds peuvent s'éteindre paisiblement dans leur sommeil à 87 ans. Elle est où, la justice, là-dedans?

Cette idée de justice est une fable que nous nous racontons afin de supporter l'insupportable, c'est-à-dire: l'absurde, le non-sens, l'arbitraire. C'est comme l'enfer et le paradis. On se dit qu'après leur mort, les salauds seront punis, et les justes récompensés. Or, ce n'est probablement pas le cas.
Les salauds crèveront heureux, repus et sans aucun remords. Et les justes n'auront d'autres récompenses que celles qu'ils auront reçues au cours de leur vie. Pas de bonus, pas de cadeau. Pas de poignée de main divine.

Il n'y a rien qui ressemble plus à un squelette qu'un autre squelette. Les os d'un juste ne pourrissent pas plus lentement que ceux d'un salaud.

Ça me fait penser à une scène de Crimes and Misdemeanors, le chef-d'oeuvre de Woody Allen.
(Désolé pour la référence cinématographique, mais je ne peux m'en empêcher. Le cinéma est ma façon d'appréhender la vie. C'est mon Coran, ma Bible. Je vous l'ai déjà dit mille fois…)

À la toute fin du film, Woody Allen s'assoit à côté d'un inconnu, interprété par Martin Landau. Cet homme (un médecin réputé) avoue qu'il a fait tuer une maîtresse embarrassante.

«Mais c'est épouvantable, lui dit Woody Alen, atterré. Vous devez être pétri de remords.»

«Absolument pas, lui répond Landau (je cite de mémoire). Les remords, c'est pour le cinéma. Dans la vraie vie, ça ne se produit pas comme ça. Certes, au début, on se sent mal. Mais après quelque temps, le souvenir du péché qu'on a commis s'estompe. Et puis un jour, on n'y pense tout simplement plus. On se lève, il fait un soleil resplendissant, on est entouré de ses amis et de sa famille, et on est heureux. Fin.»

Les gentils au paradis, les méchants en enfer? Dans les contes, oui. Mais dans la vraie vie, ce n'est pas comme ça que ça se passe.
Franco est mort dans son sommeil, tranquillement, paisiblement. Et aucun petit diable ne lui pique les fesses. Son enfer, c'est les livres d'Histoire, qui le condamnent à la saloperie éternelle. Mais l'ex-dictateur s'en fout. Il ne les lit plus.

Difficile, comme constat? Oui. Mais comme disait un personnage de Sade: «Je ne suis pas réconfortant, Justine. Je suis vrai.»