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BloguesRichard Martineau

Ça a l’air (Yparaît que)

Pour les insomniaques, ma chronique qui paraitra demain dans VOIR.
Je la publie ce soir (à minuit moins huit, quand même), car plusieurs lecteurs de ce blogue m'ont demandé quelles sont mes réactions à l'élection de Boisclair…
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Ainsi, André Boisclair a fini par gagner malgré tout.

Ne célébrez pas trop fort, ce n'est pas une question de valeur, d'ouverture d'esprit ou de grandeur d'âme. C'est tout simplement mathématique: les militants péquistes ont regardé les sondages, et ils se sont rendus compte qu'ils avaient plus de chance de gagner avec Boisclair qu'avec n'importe quel autre candidat.

Si les sondages avaient mis Youppi gagnant, ils auraient voté pour Youppi.
Que fera Boisclair au cours des prochains jours?

Il remplacera la couleur officielle du parti. De bleu, le PQ deviendra rose.
Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Denis Lessard de La Presse.

Le 23 octobre, dans un texte qui est passé relativement inaperçu, le correspondant du «plus grand quotidien français d'Amérique» écrivait ces quelques lignes au sujet du nouveau chef du PQ:

«Dans son entourage, on trouve un cercle serré d'amis de longue date, le plus souvent issus de la communauté gaie de Montréal. De fait, bien des hétérosexuels ne sont pas restés longtemps au cabinet de M. Boisclair. "Clairement, je n'étais pas de la gang parce que je n'étais pas gai", laisse tomber un ex-collaborateur.»

Elles n'étaient pas longues, ces trois phrases, mais elles valaient leur pesant d'or.

Une brève citation d'une source anonyme, et paf! Denis Lessard laissait entendre que le prochain cabinet du PQ ressemblerait au défilé de la fierté gaie.

Comme sous-entendu insidieux, avouez-le, on ne fait guère mieux.
Oh, Denis Lessard n'a pas dit ouvertement qu'André Boisclair faisait partie de la mafia gaie, non – cela aurait pu être perçu comme de l'homophobie. Il s'est contenté de glisser une petite phrase innocente, comme ça, au détour d'un texte.
«Je n'étais pas de la gang parce que je n'étais pas gai.»

Qui a dit ça? Quelle gang? Se peut-il que le collaborateur en question ait été viré parce qu'on le trouvait tout bonnement incompétent?

«Bien des hétérosexuels ne sont pas restés longtemps au cabinet de M. Boisclair», a écrit Denis Lessard.
Je m'excuse, mais pensez-vous vraiment qu'André Boisclair choisissait ses collaborateurs sur la base de leur orientation sexuelle? «Lui est gai, il reste; lui est straight, il part»? Voyons donc!

C'est quoi, ce genre de journalisme? On dirait un texte tiré d'un journal à potins! Une seule source (anonyme), pas de vérification, une affirmation grave de conséquence lancée comme ça, par-dessus la jambe, sans rien pour l'étayer. Bonjour l'enquête!

Remarquez, ce n'est pas très surprenant. C'est le même Denis Lessard qui, le 18 juin, sonnait le début de la chasse anti-Boisclair en signant un texte sur «la vie dissolue» de l'ancien ministre de l'environnement.

Le titre du texte? «André Boisclair revient de plus loin que Boston.»
«Le jeune politicien roulait à tombeau ouvert», écrivait Lessard, dès le premier paragraphe.

Qui disait ça? Aucune idée. Il n'y avait pas de citation. L'affirmation était lancée comme ça, sans rien pour l'étayer.

Vous me direz que l'avenir a donné raison au journaliste. Vrai. Mais à l'époque (nous étions au tout début de la campagne), Boisclair n'avait encore rien dit. On en était toujours au stade des rumeurs. Et corrigez-moi si je me trompe, mais un journaliste ne peut pas publier ce genre d'affirmations sans les étayer un peu.

Un reporter politique ne peut pas publier toutes les rumeurs qu'il entend dans les bars de Québec ou d'Ottawa! Sinon, c'est le Far West. Vous imaginez, vous, ce qui serait arrivé si les reporters politiques s'étaient mis à publier toutes les rumeurs qui circulaient au sujet de Robert Bourassa ou de Pierre-Elliott Trudeau? Sans citation, même anonyme?

La Presse aurait commencé à ressembler au National Enquirer!

Et puis, je m'excuse, mais c'est quoi, «rouler à tombeau ouvert»? Là encore, aucune idée. La phrase dit tout et rien. Elle laisse deviner le pire sans rien affirmer. Elle suppose, elle mémère. Elle évoque les pires orgies, les pires excès. Des partys de coke à la Scarface, des trips de cul à 45. Des films pornos tournés à l'assemblée nationale, pourquoi pas?

André Boisclair a gagné la course, mais pas la guerre. Il est maintenant une cible. C'est à qui sortira l'histoire la plus croustillante sur son cas.

J'espère juste que la rigueur journalistique ne sera pas la première victime de cette chasse au scoop.